Animals

En 1976, le Royaume-Uni nage en eaux troubles. Embourbé dans une crise économique sans précédent, la fierté anglo-saxonne est meurtrie par un sauvetage du F.M.I. Cette aide financière jette le discrédit sur le parti travailliste et ouvrira les portes du gouvernement à Margaret Thatcher trois ans plus tard. Sur le plan musical aussi le pays est en retard, ayant succombé à la vague disco et c’est ABBA un groupe suédois qui domine outrageusement le podium des charts. Mais ce n’est rien comparé à la tornade qui s’apprête à déferler sur l’establishment britannique. Malcolm McLaren, qui fut un temps le manager des New York Dolls, décide d’implanter outre-Manche ce nouveau mouvement contestataire venu des Etats-Unis. Le groupe qu’il enfante, les Sex Pistols, va choquer durablement une partie de la société britannique en s’insurgeant contre les valeurs archaïques qui la régentent. Leur premier titre qui voit le jour au mois de novembre et résume toute la pensée punk s’intitule violemment : Anarchy in the U.K. Si les sales gosses de cette nouvelle génération vont pulluler dans leur sillage, des Clash aux Damned, ils cultivent tous, outre cette haine du système, celle de leurs aînés qu’ils considèrent comme finis et bons à jeter. Avec en tête de gondole Pink Floyd qui a saboté les vraies valeurs du rock et ses trois accords en le rendant trop intellectuel et sophistiqué. Au point de retrouver Johnny Rotten arpenter Carnaby Street flanqué d’un tee-shirt « I hate Pink Floyd ». Blessé dans son orgueil de plus en plus volumineux, Roger Waters décide de livrer son point de vue (philosophique quand même) sur le nouvel ordre mondial. Le prochain album sera une critique sociale inspirée d’une œuvre parue en 1945, La ferme des animaux de George Orwell (aussi auteur de 1984). Animals est souvent catalogué comme dernier ouvrage du quatuor Floyd au complet (malgré que Waters signe toutes les paroles et une bonne partie des compositions) avant The Wall qui sera humblement crédité « Un album de Roger Waters joué par Pink Floyd », puis The Final Cut où le leader mégalo évincera Rick Wright. L’album s’écoulera à plus de 5 millions d’exemplaires et grimpera comme ses prédécesseurs au sommet des charts, sans pour autant atteindre la première place, une première depuis quatre ans. La tournée In The Flesh qui s’ensuivra est aussi célèbre pour le concert de Montréal où Waters crachera au visage d’un spectateur, ce qui l’amènera à vouloir ériger un mur entre la scène et le public : la naissance de The Wall.

 

Welcome to the Farm :

C’est après neuf mois sabbatiques que les Floyd retrouvent les studios, mais pas ceux d’Abbey Road qu’ils fréquentent depuis 1967 et où ils gravèrent tous leurs albums (à l’exception des bandes originales More et Obscured by Clouds). Après avoir décidé d’investir dans la pierre, ils s’offrent un bâtiment au 35 Britannia Row, près d’Essex Road à Islington. A l’origine simple lieu de stockage pour le colossal matériel en perpétuelle expansion du groupe, il devient lieu de répétitions puis nouveau studio. C’était nature courante d’aménager son propre lieu d’enregistrement, Pete Townshend possédait Eel Pie Studios et les Kinks, Konk Studios. La société Midas, spécialisée dans les tables de mixage, est contactée pour fournir le nec plus ultra en technologie d’enregistrement. Cette dernière est composée de 40 voies d’entrée pour micros et instruments, 8 groupes stéréo, 6 groupes quadriphoniques ainsi que la fonction Azimuth Coordinator qui permet d'envoyer le son aux différentes enceintes tout en le faisant circuler entre elles. Un véritable arsenal dernier cri, comme toujours avec Pink Floyd.

Comme pour Wish You Were Here, le groupe se présente aux studios les mains dans les poches dès le mois d’avril 1976. Seul Roger Waters, à l’apogée de son art, semble bouillonner de créativité. Le bassiste souhaite retravailler les deux chutes du précédent LP sous un aspect différent. Les autres n’ont aucune chanson à présenter ce qui est assez étonnant, notamment pour Wright et Gilmour. Ce dernier demandera un peu plus de temps, occupé par la naissance de sa fille, alors que le claviériste traverse la pire crise de sa carrière entre son divorce interminable et sa désastreuse addiction à la cocaïne. Devant l’aphasie générale, Waters endosse une fois de plus le rôle de leadership pour le bien commun. Mais dorénavant doté d’un égo surdimensionné, il ne prend plus de gant pour imposer ses idées au sein d’une formation qui a toujours fonctionné démocratiquement. Et si Gilmour ne semble pas prendre ombrage de cette nouvelle situation, Rick Wright fait bien comprendre l’incohérence de repêcher deux chansons qui avaient été écartées par le passé. Ce qui a le don notoire d’agacer passablement le commandant de bord Waters. Il prendra alors en grippe son plus fidèle lieutenant ce qui amènera ce dernier à claquer la porte une première fois durant les sessions d’enregistrement puis à se faire purement et simplement virer du navire quelques années plus tard. Secrètement, le bassiste couve rancœur et reproche à Wright de garder ses compositions au chaud pour son premier album solo (Wet Dream en 1978) au lieu de les offrir au groupe.

C’est dans cette atmosphère délétère que le groupe s’attaque à Raving and Drooling et You Gotta Be Crazy (qui faisait alors la part belle au jeu de Wright plutôt qu'à la guitare de Gilmour). Il est décidé d’enregistrer tout d’abord la musique avant de se consacrer aux paroles, la thématique du disque n’étant pas encore arrêtée. Mais le groupe se heurte à différents problèmes techniques. Tout d’abord, l’acoustique du bâtiment qui ne semble finalement pas adaptée à l’enregistrement et bien loin de la perfection régnant à Abbey Road. Les prises sonnent creuses et sans relief, avec un écho permanent. Ce qui aura de lourdes conséquences sur le résultat final, Animals ne possédant pas la texture musicale de ses aînés. La complexité du nouveau matériel ajoute aux difficultés, la table de mixage se révélant ardue à dompter par les quatre musiciens pourtant rôdés à l’exercice. Gilmour enregistre toutes ses parties guitare et les deux morceaux sont rapidement mis en boîte. Mais Waters est insatisfait. Il trouve que rien ne les relie et que l‘absence de concept est préjudiciable. Le bassiste s’absente alors plusieurs jours et à son retour, il tient sa réponse.

Roger Waters a alors puisé son inspiration dans la lecture d’une fable politique, Animal Farm (La ferme des animaux) de l’écrivain et essayiste anglais George Orwell. Dans cette œuvre satirique éditée en 1945, l’auteur critique violemment les dérives du régime soviétique, alors dirigé par Staline, ainsi que la Révolution d’Octobre qui l’a instauré. Chaque bête de la ferme se voit alors devenir la caricature d’un grand personnage de la révolution bolchévique. Les cochons qui accaparent le pouvoir font écho à Marx, Lénine, Staline, Trotsky ou encore Molotov. Les humains dont Mr. Jones le fermier qui se fait renverser par les porcs est une allégorie du tsar Nicolas II, quand son voisin Mr. Frederick qui conclura une alliance avec Napoléon est une référence à Hitler et son pacte germano-soviétique. Les cochons prennent donc le pouvoir en mettant en fuite les hommes de la ferme. Ils instaurent alors un système politique qui régira les lieux et opprimera les autres animaux. Les porcs finissent par se tenir sur deux jambes et porter les vêtements des fermiers qu’ils haïssaient. Les autres castes représentées sont les chevaux, les vaches, les poules, les moutons et les chiots (ces derniers sont secrètement élevés par le leader porcin qui en fait ses molosses). Waters va prendre comme protagonistes ces deux derniers pour fomenter le concept de son projet. A l’exception que l’histoire ne traitera pas de l’URSS communiste mais bien au contraire du capitalisme et du libéralisme à outrance. Il fait alors d’une pierre deux coups, tapant rageusement sur le système et répondant habilement au mouvement punk qui se voulait nouvel étendard de la critique sociale.

Le seul titre travaillé en partenariat entre Waters et Gilmour et initialement nommé You Gotta Be Crazy devient alors Dogs. Le morceau dénonce les « chiens de garde » du capitalisme que sont les traders, golden boys et autres yuppies ambitieux et cupides. Tous ces businessmen constituent les piliers de la finance mondiale et ont pour but d’asseoir la pérennité du système mis en place par les « Pigs ». Leur style vestimentaire et attitude sont moqués (And after a while, you can work on points for style. Like the club tie and the firm handshakeEt après, tu peux travailler ton style. Aie la cravate du club et la poignée de main de la firme) ainsi que leur arrivisme (You have to be trusted by the people that you lie to, So that when they turn their backs on you, You’ll get the chance to put the knife inTu dois gagner la confiance des gens à qui tu mens, Ainsi dès qu’ils te tourneront le dos, Tu auras l’opportunité de les poignarder) mais comme toujours chez Floyd, tout ceci est futile et dérisoire face à la fragilité de la vie (And in the end you’ll pack up and fly down south, Just another sad old man, All alone and dying of cancerEt à la fin tu t’envoleras dans le sud, Juste un autre triste vieillard, Tout seul et crevant du cancer). Le « dog » semble néanmoins conscient de sa propre condition (I gotta admit that I’m a little bit confused, Sometimes it seems to me as if I’m just being usedJe dois admettre que je suis un peu confus, Parfois j’ai le sentiment de n’être qu’un pantin) et de la fatalité de cette situation (Who was told what to do by the man, Who was broken by trained personnel, Who was fitted with collar and chainQui s’est fait dicter sa conduite par son patron, Qui s’est fait rabaisser par ses collègues, Qui a été muselé avec un collier et une laisse). Gilmour délaisse ici sa traditionnelle Stratocaster pour une Telecaster et fournit un travail d’ingéniosité remarquable, empilant les couches sonores saturées d’écho et de réverbération. Malgré l’absence de solo, Wright n’est cependant pas en reste dans la structure rythmique du morceau, alternant les différents claviers de son éclectique panoplie, du piano électriques Fender Rhodes à l’orgue Hammond ainsi qu’un orgue Farfisa durant l’intro. Durant le break où les aboiements sont le travail de Waters via un vocoder, un synthétiseur Minimoog est utilisé. Dogs est la piste la plus longue d’Animals avec ses 17 minutes, occupant la majeure partie de la face A et constitue un message fort aux détracteurs du rock progressif.

La face B s’ouvre sur Pigs (Three Different Ones) que Waters composa après lecture de George Orwell durant sa recherche d’un morceau jouxtant Dogs et Sheep. C’est le climax de l’album, une charge violente contre le sommet de la pyramide, les institutions, les puissants représentés par de répugnants verrats. La caricature des dirigeants soviétiques dans La Ferme des Animaux se change en allégorie du capitalisme qui dévore le monde en se goinfrant de ses profits. Le morceau est divisé en trois couplets, chacun parodiant trois types différents de « cochons ». Si le premier est cristallin et s’attaque globalement aux magnats de la finance et au faible pourcentage détenant le monopole de la richesse mondiale (Big man, pig man ahah. With your head down in the pig bin, Saying ‘keep on digging’, Pig stain on your fat chinHomme important, gros porc ahah. Avec ton groin dans l’auge, Tu te dis ‘il m‘en faut davantage’, T’en as plein le double menton), le deuxième est plus obscur mais laisse penser à une diatribe implicite envers « la dame de fer » Margaret Thatcher (You fucked up old hag. You like the feel of steel, You’re hot stuff with a hat pinT’es cinglée putain de vieille peau. Tu aimes la sensation du métal hein, Et t’es tirée à quatre épingles). La dernière partie est une charge frontale contre Mary Whitehouse (et non pas la Maison Blanche comme certains crurent longtemps), une activiste réactionnaire et puritaine qui était entrée en guerre contre la déliquescence de la jeunesse et les perversions de la société (notamment la drogue, le sexe… et le rock ‘n’ roll). Waters ne mâche pas ses mots et vide son sac (You house proud town mouse, All tight lips and cold feet, Mary you’re nearly a treat but you’re really a cry – Toi le fier rat des villes, Avec tes lèvres pincées et tes pieds froids, Mary tu vaudrais presque le coup mais tu fais vraiment pitié), se moquant de la croisade de l’intéressée (You’re trying to keep our feelings off the street, You gotta stem the evil tide, And keep it all on the inside – T’essaies de nettoyer les rues de notre énergie, Tu dois contenir cette maudite marée, Pour que rien ne déborde). Fait inhabituel c’est Gilmour qui tient la basse sur ce morceau, Waters se chargeant de la guitare rythmique.

Pour reproduire le grognement des cochons Gilmour utilise pour la première fois chez Floyd une talkbox, un gadget permettant de faire produire des syllabes à son instrument par le biais d’un tuyau débouchant entre les lèvres du chanteur. C’est aussi sur ce morceau et notamment lors de la partie instrumentale du milieu que « l’incident du crachat » eut lieu le 6 juillet 1977 au Stade Olympique de Montréal. Waters est interrompu une première fois sur l’intimiste Pigs on the Wing après que des pétards explosent en plein morceau. Il s’arrête alors pour hurler au public de se calmer afin qu’il puisse jouer ou bien d’aller simplement se faire foutre. Plus tard sur Dogs, un fan particulièrement éméché balance sa bière qui explose sur scène et hurle comme un possédé. Waters demande alors aux vigiles de le faire venir on stage, le sifflant comme un chien et le traitant de porc (bien ancré dans la thématique du disque, Roger). Quand le gamin arrive à sa hauteur, il lui balance un énorme glaviot en plein visage et lui ordonne de dégager. Geste qu’il regrettera très rapidement, le poussant à s’interroger sur l’intérêt de continuer à tourner. Et de trouver une parade pour remédier à ce problème.

La dernière plage conséquente est l’ancienne Raving and Drooling qui, pour les besoins du disque, est devenue Sheep. Elle fut jouée durant des années sur scène et était à ce moment dotée d’enregistrements vocaux du DJ de la BBC Jimmy Young. Ce dernier, pas vraiment passionné par Pink Floyd, s’attaquait très souvent à leur musique lors de ses émissions. Le quatuor avait déjà réglé ses comptes quelques albums plus tôt sur One of These Days (Meddle, 1970) où Mason statuait (sa voix modulée via un oscillateur) : « One day I’m gonna cut you into little pieces – Un beau jour, j’te découperai en petits morceaux ». Le titre initial et ses paroles sont d’ailleurs bien différents et font état d’un homme qui perd les pédales. Elles sont donc retravaillées pour convenir à la troisième race animale abordée, celles des « moutons ». Cette couche sociale spoliée mais qui, par leur mentalité grégaire et conditionnée, semble ne pas avoir la force et la détermination de changer les choses (A look of terminal shock in your eyes – Une peur résignée voile votre regard). Un troupeau faible et apeuré (Meek and obedient you follow the leader – Fidèles et soumis vous suivez le chef), mené par les « chiens » (You better watch out, There may be dogs about – Vous devriez faire gaffe, Il y a peut-être des chiens dans le coin) jusqu’à l’abattoir (He maketh me to hang on hooks in high places, He converteth me to lamb cutlets – Il me suspendit à des crochets de boucher, Il me convertit en côtelettes). Plusieurs allusions bibliques sont disséminées durant le morceau, de l’Exode de Moïse (I’ve looked over Jordan and I have seen – J’ai regardé par-delà le Jourdain et j’ai vu) à la Vallée de la Mort (Down well-trodden corridors into the valley of steel – Jusqu’aux sentiers escarpés de la vallée d’acier). Plus loin durant le break, Waters parodie le Psaume 23 du Livres des Psaumes usant d’un vocoder (The lord is my shepherd, I shall not want, He makes me down to lie through pastures green, He leadeth me by the silent waters, With bright knives he releaseth my soul – L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien, Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles, Avec des couteaux tranchants, il libère mon âme). Finalement les « moutons » finissent par se révolter face au joug des « chiens » (I fell on his neck with a scream, Wave upon wave of demented avengers march cheerfully out of obscurity – Je me jetai à son cou en hurlant, Vague après vague les vengeurs fous sortent vaillamment de l’obscurité), une métaphore de l’homme face aux puissants, mais aussi de l’homme face à la religion, compte tenu des précédents indices. Pourtant malgré l’annonce de leur victoire (Have you heard the news ? Dogs are dead – Avez-vous entendu les nouvelles ? Les chiens sont morts), ils ne peuvent réprimer leur nature servile et retournent docilement à leurs boxes (You better stay home, And do as you’re told – Vous feriez mieux de rester chez vous, Et faire ce qu’on vous dit). A noter la superbe introduction au piano électrique de Rick Wright qui signe ici sa rare contribution sur ce disque et qui ne fut même pas crédité au final.

A l’automne 1976, l’album est en partie bouclé. Devant les interrogations du reste du groupe sur la violence crue du disque, Waters finit par faire le même constat. Cette froide diatribe est un peu trop noire et pessimiste et sera peut-être mal accueillie par le public. Il compose alors une petite ballade joyeuse, rai de lumière optimiste parmi les nuages. Ce morceau est ensuite scindé en deux parties qui ouvriront et fermeront le LP comme pour Wish You Were Here, à défaut que ce sont deux courtes pistes non pas comme Shine On. Alors que tout l’album se veut misanthropique et une triste vision de l’humanité, Pigs on the Wing fait l’aveu que l’homme a besoin de l’autre (If you didn’t care what happened to me, And I didn’t care for you, We would zig zag our way through the boredom and pain – Si tu te moquais de ce qui m’arrive et que je ne faisais pas attention à toi, Nous errerions entre la souffrance et l’ennui), ce qui est assez réconfortant et agréable au final (And I know that you care for me too, So I don’t feel alone – Et je sais que tu tiens aussi à moi, Alors je ne me sens pas seul). Waters se considère lui-même comme un « chien » dans ce titre (And any fool knows a dog needs a home – Et même un idiot sait qu’un chien a besoin d’un foyer) en faisant référence à Dogs (Or the weight of the stone – Ou le poids de la pierre). Cette composition trouve son origine dans la nouvelle relation amoureuse que le bassiste entretient avec sa future femme Carolyne Christie. Elle était la seule à pouvoir tempérer le caractère houleux de son compagnon et servit plusieurs fois d’intermédiaire entre lui et le reste du groupe. Selon Mason, il fallait trouver les mots justes pour convaincre Waters, ce que savait faire Carolyne.

 

Algie Power Station :

Le 2 décembre 1976, la séance photo prend place à la Battersea Power Station. Le temps est à l’orage et l’atmosphère sombre offre un panorama inquiétant exceptionnel pour la photographie. Un tireur d’élite fut même débauché pour surveiller Algie en cas d’incident mais finalement le dirigeable n’est pas utilisé ce jour-là. Toute l’équipe d’Hipgnosis est de retour le lendemain pour le lancement du cochon. Le hasard a voulu que le tireur ne soit pas rappelé par Steve O’Rourke, le manager. Erreur funeste car un vent violent souffle alors sur la capitale londonienne et avant même qu’il ne soit photographié, celui-ci se décroche de son câble pour filer... à l’anglaise. Panique générale à bord, surtout que moins de cinq minutes après, Algie a déjà disparu des radars, propulsé dans les cieux à une vitesse supersonique. Le cochon ailé est repéré par certains pilotes de grandes lignes à une altitude de 2.500 mètres. Certains préfèreront d’ailleurs taire cette mésaventure délirante, par peur d’être interné ou bien soupçonné de piloter en état d’ivresse. Le dirigeable se situant en plein couloir aérien, Heathrow est contraint de suspendre le trafic et de clouer les avions au sol. L’histoire fera les choux gras de la presse britannique, offrant une vitrine inespérée à la sortie du LP prévue pour le mois suivant. Finalement Algie s’écrasera durant la nuit en plein milieu d’une ferme du Kent, son propriétaire rouspétant le lendemain que cela a effrayé son troupeau de vaches.

Le cochon est alors rapatrié sur Londres, rafistolé, est déjà prêt pour son second envol dès le troisième jour. Rien à signaler à part que le temps est désormais au beau fixe. Le ciel est d’un bleu « ennuyant » mais les clichés sont tout de même réalisés. La pochette de l’album sera donc un montage du premier et troisième jour. Les photos d’Algie sont collées sur celles du paysage apocalyptique donnant le résultat attendu. L’intérieur de l’usine servira de décor pour les illustrations à l’intérieur du vinyle.

Le cochon gonflable va alors devenir un élément incontournable du folklore Floydien. Il prendra ses quartiers dès la tournée In The Flesh suivant la sortie de Animals, puis réapparaitra pour les concerts de The Wall mais métamorphosé en un noir porc menaçant strié des marteaux croisés. Après le départ de Waters du groupe en 1985, il emporte avec lui les droits d’utilisation, étant son auteur. Il ressortira la bête de son placard à partir de la deuxième moitié des années 2000, ses graffitis évoluant à chaque concert et porteurs de messages généralement politiques (de nombreuses attaques contre Donald Trump notamment). De leur côté, les Floyd réduits à trois ne se priveront pas d’en faire eux aussi usage. Mais afin d’éviter un procès de la part de Waters (qui bataillera juridiquement des années pour empêcher le nom Pink Floyd de vivre sans lui), ils doteront l’animal… d’énormes testicules ce qui le rend totalement différent de son prédécesseur.

Hommages et parodies :

Les avis de la presse à l’époque :

« Pour Pink Floyd, l’espace a toujours été l’évasion ultime. C’est toujours le cas, mais maintenant les frontières ont changé. La romance de l’espace a été remplacée par l’horreur des grands espaces.

Ce changement était en en approche depuis un moment. Il y a eu Dark Side of the Moon et Brain Damage, Wish You Were Here et l’histoire du membre fondateur Syd Barrett, le Diamant Fou. Et voici maintenant Animals, une cacophonique visite à la ferme où ce que vous devez surveiller sont des cochons ailés. Animals est une suite de chansons qui traitent de la solitude, la mort et les mensonges. ‘Have a good drown’ (Fais bon voyage) hurlent-ils douloureusement alors que l’on s’enfonce dans le sujet du disque. ‘Have a good drown as you go down all alone, Dragged down by the stone’ (Fais bon voyage seul, alors que tu coules lesté par un poids). Merci les gars, j’essaierai.

Ce n’est pas la peine. Comme tous les disques de Floyd, celui-ci vous absorbe comme une éponge, mais vous pouvez toujours entendre la colère ronflante des auditeurs. Quel est le problème ? Pour commencer, le saxophone qui illuminait Dark Side et Wish You Were Here a été remplacé par une succession de soli de David Gilmour – légères, faibles et maigres compensations. Le chant est aussi plus brut qu’auparavant. Le son est plus complexe mais manque cruellement de profondeur ; par exemple, il n’y a rien de comparable à l’incroyable intro de Dark Side avec ses chœurs hypnotiques et ses bruitages de caisse enregistreuse rappelant la vision dystopique de Fritz Lang dans Metropolis. D’une manière ou d’une autre, vous avez l’impression que ce groupe s’est changé en usine de nouilles.

Peut-être que ça ne devrait pas être surprenant. Floyd n’a jamais vraiment eu sa place dans l’avant-garde sixties. Le space-rock était un peu trop proche de la science-fiction pour ça. Mais le succès extraordinaire de Dark Side of the Moon (sorti il y’a presque quatre ans et toujours présent dans les charts) était l’apogée de presque une décade d’attrait culturel sans cesse croissant et a donné au groupe un public qui semblait aussi illimité que l’espace. La tentation de suivre dans cette voie en offrant au public ce qu’il attendait, du space réchauffé aux sonorités heavy, était apparemment trop forte à résister.

Pire encore est le sombre défaitisme qui s’est installé. En 1968, Floyd fredonnait ces vers : ‘Why can’t we reach the sun ?Why can’t we throw the years away ?’ (Pourquoi ne pouvons-nous pas atteindre le soleil ? Pourquoi ne pouvons-nous pas oublier le temps qui passe?) Ce genre de lyriques peut sembler simpliste mais au moins n’était pas de l’atermoiement. Le Floyd de 1977 est devenu amer et morose. Ils se plaignent de la duplicité du comportement humain (en titrant leurs chansons de noms d’animaux, vous comprenez ?). On dirait qu’ils viennent d’ouvrir les yeux et de le découvrir -  leur message est devenu inutile et fastidieux.

Floyd a toujours été meilleur à communiquer sur la psychologie torturée qui vient du fait de vivre dans un pays comme l’Angleterre, où le 20ème siècle a visiblement été superposé sur les autres qui ont précédé. La tension qui alimente leur musique n’est pas seulement une peur de l’homme face aux nouvelles technologies ; c’est le conflit entre la modernité et l’ancien temps, entre la technologie et la tradition. L’espace est la manière de Floyd de résoudre le conflit.

Bien sûr, l’espace n’offre aucune forme d’évasion réelle ; Pink Floyd le sait bien. Mais la musique planante est supposée le faire (ndlr : jeu de mots entre space et space out). Planer a toujours été l’idée principale du space-rock de toute façon. Animals est la tentative de Floyd de prendre conscience que planer n’est pas la solution non plus. Il n’y a pas d’échappatoire ; vous planez, vous redescendez. C’est ce que Pink Floyd a fait, avec un bruit sourd, brut et terre à terre.

Frank Rose, Rolling Stone, 24 mars 1977

Anec-doses :

- La fameuse Battersea Power Station présente sur la pochette se situe au sud-ouest de Londres, sur la rive sud de la Tamise. Bâtie dans les années 1930 (sur les plans de Sir Giles Gilbert Scott, le créateur de la célèbre cabine téléphonique rouge), c’est une des premières grandes centrales électriques au charbon et elle ne comportait au départ que deux cheminées. Une deuxième partie est ajoutée en 1955 avec deux cheminées supplémentaires. L’usine cesse définitivement toute activité en 1983, déjà classée au patrimoine industriel depuis 1980 puis monument de Grade II en 2007. Depuis plus de 30 ans, les spéculations courent au sujet de l’avenir du site, du super hypermarché au stade de football. Une association de fervents défenseurs du bâtiment a même vu le jour pour empêcher sa destruction. En septembre 2016, Apple a annoncé vouloir rénover le site et loger 1400 employés d’ici 2021. Elle est visible depuis les correspondances ferroviaires menant à la Victoria Station.

- La célèbre usine est devenue une véritable icone dans la culture populaire. Elle apparait dans de nombreux supports, cinéma, télévision et clips musicaux. Voici une liste très loin d’être exhaustive de ces apparitions :

Dans le livret de l’album Quadrophenia des Who sorti en 1973.

Une séance photos pour l’album The Resistance de Muse en 2009.

Dans les clips de Bill Wyman (Je suis un Rock Star), Judas Priest (You’ve Got Another Thing Coming), Europe (Open Your Heart) ou Biffy Clyro (Many of Horror) entre autres.

Dès 1965, dans le film Help! des Beatles.

La scène d’ouverture du film Sabotage d’Alfred Hitchcock (1936).

Les fils de l’homme d’Alfonso Cuaròn (2006) où un cochon gonflable peut être aperçu en clin d’œil à l’album.

L’intérieur de l’usine sert de décor au film The Dark Knight, deuxième volet de la trilogie Batman par Christopher Nolan (2008).

- Les studios Britannia Row situés à Islington, furent conçus après la sortie de Wish You Were Here et inaugurés avec les sessions d’enregistrement d’Animals. Par la suite, de nombreux groupes ou artistes vinrent graver leur musique dans ces locaux : Joy Division, Kate Bush, Pulp ou Pete Doherty. Nick Mason qui était le propriétaire officiel des lieux, céda les studios à Kate Koumi en 1995. Cette dernière les transforma en luxueux appartements.

- Les deux morceaux qui ouvrent et ferment le disque, respectivement Pigs on the Wing (Part 1) et Pigs on the Wing (Part 2), ne formaient qu’un seul et même titre au départ. Il était d’ailleurs gratifié d’un solo du guitariste Snowy White, deuxième manche qui accompagnait le groupe en concert pour doubler les parties studio de Gilmour. Lors de sa première venue à Britannia Row, l’album est en pleine finition. Waters, qui bataille férocement avec la nouvelle console de mixage, efface par erreur le solo préalablement enregistré par Gilmour alors que ce dernier pensait avoir gravé son meilleur effort. Vraisemblablement énervé par cette bévue, il harangue White : « Si t’es là, c’est que tu sais jouer de la guitare non ? » Ce dernier obéit céans. Mais comme ce fut le cas pour Shine on You Crazy Diamond, Waters décida de scinder la chanson en deux, ce qui eut pour conséquence la grogne des trois autres, particulièrement Gilmour. En effet, en agissant ainsi Waters doublait ses royalties avec un morceau de trois minutes divisé en deux alors que dans le même temps, Dogs qui culminait à 17 minutes (et composé avec Waters) ne rapporta qu’une moitié à Gilmour.

- La célèbre photo de Johnny Rotten affublé du tee-shirt « I hate Pink Floyd » fit grand bruit à l’époque, alimentant la guerre entre les deux courants musicaux. Le principal intéressé déclara pourtant dans ses mémoires en 2014 qu’il n’a jamais haï le groupe et que tout ceci était une vaste blague (et un admirable coup de pub). Rotten était même ami avec certains membres du groupe dont Mason qui fut approché par le groupe punk Damned pour produire leur album. Il avoua même que personne ne s’était jamais rendu compte que le pseudonyme de Sid Vicious fût une référence à… Syd Barrett, initialement envisagé comme producteur de leur première galette.

- Si Animals est en grande partie le fruit de l’imagination de Roger Waters, il serait criminel de ne pas rendre hommage au travail de David Gilmour sur ce disque. Le guitariste signe ici les plus beaux soli de sa carrière, aériens et planants, et fédère à lui tout seul le son du groupe en l’absence technique de Rick Wright et ses claviers. De ses riffs rageurs aux sustains interminables, Dave marque de son empreinte l’unité du disque et prouve (si c’est encore à faire) qu’il est un des meilleurs escrimeurs du rock et de son époque.

- Au-delà de sa critique virulente de l’URSS, Orwell attente à toute forme de totalitarisme et régimes autoritaires. Dans une lettre à Dwight Macdonald datée du 5 décembre 1946, il décrète :

« Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire de la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il y avait une application plus large dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale, selon moi, est que les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit, c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt). Si les autres animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens croient que je défends le statu quo, c’est, je pense, parce qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent coupables de ce qui s’est passé en URSS depuis 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russel par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : “Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante, ça n’existe pas.” »

- « Nous étions là, quatre pauvres hères, l’âme en berne, à attendre Dieu sait qui ou quoi (...). J’étais le seul à proposer des morceaux, dont un au moins aurait dû plaire à Dave puisqu’il y a apporté une belle suite d’accords de son cru : You Gotta Be Crazy. Mais Nick et Rick ne les aimaient pas : trop violents, trop perso selon eux ... Bon, alors à quoi cela sert que l’on se réunisse, si deux d’entre nous ont envie de faire de la musique et deux autres moins ?

Je pensais que la Battersea Power Station avait des liens symboliques intéressants avec Pink Floyd tel qu’il était à l’époque. A) Je me suis dit que c’était une centrale énergétique, ce qui est assez évident. Et B) elle avait quatre cheminées. Si on la retournait, cela faisait comme une table. Et il y avait quatre bouts, comme les quatre membres du groupe. Mais elle était renversée, comme une tortue sur sa carapace : incapable de bouger, en fait. J’avais déjà commencé à penser à utiliser des ballons pendant les concerts, parachuter des moutons et des cochons volants et tout ça. Et donc, je me suis dit, pourquoi ne pas combiner cette idée pour les concerts avec ce symbole d’un groupe de rock décadent ? Et par-dessus le marché, l’aspect le plus évident des cochons volants, leur nature tellement absurde. J’ai fait cette maquette et je l’ai présentée au groupe et ils ont tous dit : Ouais, c’est vraiment bien. Faisons ça ! » - Roger Waters

« Je n'aime pas une bonne partie des compositions d'Animals, mais malheureusement je n'avais rien à offrir. Je pense que j'ai bien joué mais je me rappelle que je ne me sentais pas très heureux ou créatif, en partie à cause de problèmes dans mon couple. C'était le début de mon blocage pour écrire. En ce qui me concerne, (…) je traversais une période plutôt difficile dans ma vie privée et je n’avais pas beaucoup de matériel à offrir. (…) Mais en même temps, je pense que Roger avais décidé : Je vais être l’auteur de Pink Floyd, je vais tout écrire, et ces gars ne seront que les musiciens qui joueront mes trucs. Si tu penses comme cela, tu te mets à tout rejeter. Pour moi, cela a commencé à déconner à partir de ce moment. Roger était en train de changer, il commençait à croire vraiment qu’il était le leader, que c’était grâce à lui que le groupe marchait toujours. Et évidemment, quand il a commencé à développer ses « ego trips », la personne avec laquelle il allait être en conflit serait moi-même. En enregistrant Animals il n’arrêtait pas de rejeter tout ce que j’apportais. Mais c’était en partie de ma faute, je peux le voir maintenant, car je n’ai pas défendu mon matériel. Ou j’étais trop paresseux pour écrire quelque chose, je suppose qu’il pensait : « quel intérêt d’avoir ce mec dans le groupe ? » En fait, c’est aussi à ce moment-là que je les ai menacés de les quitter. Je me souviens d’être en train de prendre l’avion disant que j’en avais assez. C’était pendant la tournée Animals et Steve O’Rourke a dit : « Tu ne peux pas, tu ne dois pas ». » - Rick Wright

« Sur Animals, j’étais la principale force musicale. Roger était le moteur et le parolier. Ce n’était pas une des plus grandes, une des plus productives périodes de notre vie je crois. Nous avons utilisé ces deux morceaux, qui date de 1974 dont nous avons changé les noms et que nous avons bidouillés pour les mettre sur l’album. » - David Gilmour

« Un long arrêt a mis les choses au point car à nouveau nous avions envie de jouer ensemble. La raison de cette perte d’intérêt est que nous avions joué sans arrêt Dark Side of the Moon encore et encore et encore, et l’ensemble était devenu un gros show très organisé, sans grandes nouveautés ni possibilités d’en faire. Cela devint mécanique, c’était un beau show, oui, mais plus un cirque qu’une véritable interprétation. Au bout de trois ans, ce n’était plus supportable. Et c’était un peu de notre faute. C'était un peu le retour à un sentiment de groupe, des sessions assez gaies à ce que je me rappelle. Nous l'avons fait dans notre propre studio, qui venait d'être construit. Roger avait beaucoup d'idées mais il tenait vraiment Dave à l'écart et le frustrait délibérément. Pink Floyd n’était pas une démocratie, c’était une dictature. Théoriquement, c’était une situation démocratique, chacun avait un vote égal mais ce n’était pas comme cela que l’on travaillait. Par exemple, si Roger avait une idée très forte sur la façon dont il voulait faire quelque chose, c’était ainsi que cela se passait, parce que personne ne pouvait le penser à sa place. » - Nick Mason

Sources :

www.pinkfloyd.com/

www.thinkfloyd.net/

www.seedfloyd.fr/

www.rollingstone.com/

Nick Mason – Pink Floyd, l’histoire selon Nick Mason (2005) EPA

Mark Blake – Comfortably Numb, The inside story of Pink Floyd (2008) Da Capo Press

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