Dark Side of the Moon

Délivré en concert dès le mois de janvier 1972, peaufiné et étoffé sur scène puis distillé aux studios Abbey Road par les quatre alchimistes de Pink Floyd, Dark Side of the Moon marque le tournant décisif du groupe. Pas seulement celui qui leur ouvrira les portes de tous les stades du monde, leur offrant les moyens colossaux à leurs ambitions scéniques, mais aussi celui qui déclenche l’ère Floydienne des seventies déjà bien entamée avec Atom Heart Mother et Meddle et marquant définitivement la rupture avec la période post-Barrett (A Saucerful of Secrets, Ummagumma) difficile à digérer pour le groupe. Dès sa sortie le 1er mars 1973, l’album jouit d’un succès commercial et critique qui ne retombera pas de sitôt. Classé à la 43ème place des « 500 meilleurs albums de tous les temps », Dark Side peut aussi se vanter de faire partie des albums les plus lucratifs de l’histoire avec plus de 50 millions de copies écoulées mais surtout un record de longévité dans les charts où il campa 741 semaines entre 1973 et 1988, soit une quinzaine d’années et près de 1 000 semaines toutes époques confondues. L’album se veut aussi l’antichambre de son successeur Wish You Were Here et peut à ce titre être considéré comme le premier volet d’un diptyque en hommage à Syd Barrett. L’ombre angoissante du diamant fou plane tel un albatros sur les membres survivants de son ancien groupe et le maigre mais étincelant héritage de celui-ci est lourd à assumer. Les thématiques humaines et métaphysiques abordées par Roger Waters que sont la mort, la folie, les conflits ou l’avidité semblent trouver sources dans la dégradation mentale de leur ancien comparse. De son expérience personnelle, Waters réussit avec brio à transposer tous ces problèmes au monde qui l’entoure et à la société dans laquelle il évolue. Et ses questionnements trouvèrent une réception inattendue auprès de millions d’auditeurs, vraisemblablement tout aussi perdus que lui dans cette époque instable à l’avenir incertain. Dark Side of the Moon est à l’image du célèbre prisme ornant sa pochette : un bijou poli et ciselé qui rayonne de mille feux et diffuse ses rayons visionnaires à travers le temps et l’espace. Il sonne aussi le début du règne de Roger Waters comme monarque absolu du royaume Pink Floyd. L’unité quadriphonique qui liait chaque membre comme les doigts de la main ne cessera alors de se détériorer jusqu’à ce que la tête du dictateur Waters tombe une décennie plus tard. Mais pour l’heure, c’est la gloire et le triomphe d’un groupe qui était déclaré à l’agonie et qui, à défaut d’être resté tapi dans le côté obscur de la lune, explose en pleine lumière à la face du monde.

Meddle of the Moon :

Pour comprendre la genèse de Dark Side of the Moon, il faut se pencher tout d’abord sur son prédécesseur Meddle et plus particulièrement sur la pièce monumentale (la plus longue de leur discographie derrière Atom Heart Mother) qui s’étale sur la face B. Les 23:31 que constitue Echoes est un amuse-gueule idoine à la direction prise par Pink Floyd, vers ce qui s’apparente à de la musique concrète. Un mini-opéra conceptuel, mais loin des bidouillages psychédéliques et bruitages assourdissants du passé, avec une assise musicale mélodieuse et surtout des textes plus personnels et empathiques. Un titre fleuve laissant aux quatre membres du groupe le loisir de prendre tour à tour le devant de la scène, une homogénéité parfaite qui trouve son apogée sur le fameux Live at Pompeii enregistré en 1972 dans les ruines de la cité latine devant un amphithéâtre déserté. La puissance sereine et la symbiose féérique se dégageant de cette prestation confirment tout le monstrueux talent de la formation, dans leur jeu de scène, la faculté à restituer purement leur production, leur talent d’improvisation et les rassurent dans la voie véritable à suivre.

Pink Floyd se réunit à la fin de l’année 1971 pour se pencher sur le futur album. Ils veulent travailler les morceaux pour la prochaine tournée qui doit débuter l’année suivante. Roger Waters est le premier à suggérer que le LP à venir soit entièrement joué sur scène avant même sa parution. Il arrive au domicile de Nick Mason à Camden avec l’ossature de son projet porté sur « ce qui rend les gens fous » et quelques démos dont Money, le premier titre à être répété, et les bribes de Breathe initialement prévu pour le documentaire The Body de Roy Battersby. Rick Wright avait gardé dans ses cartons la partie piano de Us and Them rejeté par Michelangelo Antonioni pour son film Zabriskie Point. De même il avait composé The Great Gig in the Sky un long instrumental au piano alors baptisé The Mortality Sequence ou The Religion Song qui ne comportait pas encore le chant lyrique de Clare Torry mais une lecture de la Bible.

Le groupe commence à travailler ses nouvelles ébauches dans un hangar de Londres appartenant aux Rolling Stones avant de déménager pour le Rainbow Theatre à Finsbury Park. Ils font entre temps l’acquisition de matériel à la pointe de la technologie comme une table d’enregistrement 28 pistes à 4 sorties quadriphoniques (ancêtre du Dolby Digital et Surround 5.1 actuel) ainsi qu’un système d’amplification électronique qui renforce la source sonore. Trois camions auront été nécessaires pour transporter les neuf tonnes d’équipement. A cette époque ils baptisent leur œuvre Dark Side of the Moon : A Piece for Assorted Lunatics, la lune étant ici davantage une référence à l’aliénation qu’à l’astronomie. L’album est entièrement joué pour la première fois le 20 janvier 1972 au Dome de Brighton, soit plus d’un an avant sa sortie en LP. Débute alors une tournée mondiale passant par l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon, où Pink Floyd continue à potasser ses titres à l’excès, uniquement ponctuée de passages en studio pour coucher sur bandes leurs avancées.

Perfec’son :

Pink Floyd entre aux studios Abbey Road le 1er juin 1972 pour débuter le travail sur Us and Them. Ils sont aidés pour se faire du producteur Alan Parsons (assistant sur Abbey Road et Let It Be des Beatles et pape de la quadriphonie), déjà présent sur Atom Heart Mother deux ans plus tôt. Durant un mois les titres The Great Gig in the Sky, Time et Money sont gravés, des boucles de son ajoutés comme ceux des pièces de monnaie et de la caisse enregistreuse. Il faudra attendre la fin de leur tournée américaine en janvier de l’année suivante pour que l’album soit clôturé et les dernières prises effectuées. Précédant la tournée européenne qui doit prendre place en parallèle à la sortie du LP, Pink Floyd enregistre Any Colour You Like, On The Run ainsi que le final Brain Damage/Eclipse. Ils font aussi appel au saxophoniste Dick Parry qui délivre un solo épique sur Money mais aussi présent sur Us & Them. Un groupe de quatre femmes choristes constitué de Leslie Duncan, Barry St. John, Liza Strike et Doris Troy viennent apporter leurs voix sur les titres Time, Brain Damage et Eclipse. Mais la modification la plus surprenante est celle apportée à l’instrumental de Nick Mason. A l’origine, The Great Gig in the Sky était une piste anodine qui devait servir à combler le vide finissant la face A. Dans les premières démos, un passage de la Bible était lu par-dessus l’instrumental de piano, puis ce fut des communications d’astronautes de la NASA en mission. Le résultat final ne satisfaisant pas les membres du groupe, Alan Parsons fait appel à Clare Torry une chanteuse studio. Ils lui demandent de leur fournir une improvisation vocale avec comme seule indication de penser à la mort et la peur qu’elle inspire. Sa performance de haut vol retranscrivant parfaitement ces recommandations et passant par tous les stades émotionnels, de la terreur hystérique à l’apaisement final est une pièce maîtresse du disque. Sa démonstration terminée, elle aurait quitté rapidement les studios en s’excusant, persuadée d’avoir fait un bide, sous les yeux encore médusés et conquis des quatre Floyd. Un échantillon de sa voix est coupé et ajouté sur l’intro de Speak to Me où on retrouve aussi le son de rotors d’hélicoptères, l’intro de Money, la pendule de Time et le battement cardiaque.

L’album peut d’ailleurs être divisé en deux parties correspondant à ses deux faces. La première traite majoritairement de la vie et de la mort. Elle s’ouvre sur un battement de cœur qui viendra clôturer le disque à la fin d’Eclipse. L’intro en crescendo faisant parvenir tous les collages de très loin, comme issu d’un long corridor, est métaphorique de la venue au monde jusqu’à l’explosion sonore précédée du cri de Clare Torry, tel celui d’un nouveau-né ou d’une femme qui accouche. Douleur ou terreur, naissance ou émergence, le collage signé Nick Mason est empreint d’une volonté forte de placer l’auditeur non plus dans le space rock mais bien dans le quotidien de la race humaine.

Sentiment conforté dans le titre suivant Breathe (in the Air) (Respire, respire l’air), un dialogue s’installant et exhortant le nourrisson à consacrer sa vie au travail (And when at last the work is done, Don’t sit down it’s time to dig another one – Et quand ton boulot est enfin terminé, ne te repose pas il faut déjà recommencer) sans oublier de souligner le caractère absurde de cette destinée (You race towards an early grave – Tu cours tout droit à une mort rapide). Certains lui confèrent même une portée écologique. La guitare aérienne de Gilmour est magnifiée par l’usage de la pedal-steel et l’utilisation d’accords de septième majeur, omniprésents dans le disque, renforçant la sensation d’espace et donnant à la musique cet aspect planant.

D’un registre diamétralement opposé, le titre suivant On The Run (initialement intitulé The Travel Sequence) est un OVNI dans la discographie de Floyd, précurseur de la musique techno avec vingt ans d’avance. Une série de huit notes jouées en boucle dans une cabine Leslie sur un synthétiseur AKS de la marque EMS puis accélérées via un VCS3 (un modèle que les Who ont grandement utilisé sur Who’s Next) jusqu’à un tempo de 165BPM lui accordant cet effet Doppler. Pour exemple, c’est le tempo utilisé dans la drum&bass ou la techno hardcore. Des sons comme les bruits de pas (puisés dans l’impressionnante sonothèque d’EMI), une explosion ou encore l’annonce d’aéroport sont ensuite collés. Une seule partie de guitare peut être entendue vers la fin, avant l’explosion. Cette recherche avant-gardiste traite des voyages (Rick Wright avait une phobie des vols en avion) que l’homme effectue pour combler la futilité de son existence et le titre (que l’on peut traduire par « en cavale » ou bien « dans une course » effrénée) ainsi que la course d’un inconnu essoufflé traduit celle qui nous oppose au temps qui passe.

Et la transition est toute trouvée avec Time et son prélude apocalyptique de carillons, cloches, pendules et autres horloges tintinnabulant, carillonnant, explosant en un maelstrom sonore. Une compilation quadriphonique du travail d’Alan Parsons qui s’était rendu quelques années auparavant chez un antiquaire pour enregistrer tous ces sons séparément. Cette composition qui reste la dernière du groupe signée à quatre mains demeure sans conteste la plus travaillée et aboutie de l’album, tant les efforts de production sont ici poussés à l’excès. Les deux minutes de percussion qui suivent sont menées par Nick Mason sur des rototoms, instrument peu habituel (dont Phil Collins abusera durant des décennies) un tom sans fût à la peau synthétique qui lui confère cette sonorité si particulière. Viennent se greffer le bruit de métronome créé par Roger Waters bloquant ses cordes de basse et la guitare de Gilmour passée par une unité d’écho Binson elle-même dupliquée par un processeur de réverbération Lexicon PCM-70. Le break qui intervient sans prévenir est une rupture caractéristique dans la musique de Pink Floyd (que l’on retrouvera dans Money et plus tard dans Shine On You Crazy Diamond) avec une instrumentation toute différente. Les pistes vocales des choristes féminins ont été passées par Alan Parsons à travers un Frequency Translator ou convertisseur tonal ce qui offre cette texture pleine et dénaturée. Mais le point d’orgue du morceau reste le solo de David Gilmour, porté par un sustain aérien et une distorsion (du continuum espace-temps ?) cristalline qui aura eu le mérite de faire pâlir toute une génération de guitaristes, Van Halen en tête. Le texte de Roger Waters placé sous le signe du vide du quotidien (You fritter and waste the hours in an offhand way. Tired of lying in the sunshine, staying home to watch the rain – Tu gâches et perds ton temps avec désinvolture. Las de lézarder au soleil ou glander chez toi à regarder la pluie) sonne comme un memento mori (souviens-toi que tu vas mourir en latin), une piqure de rappel des minutes qui s’égrènent inexorablement et mènent au bout du voyage (Every year is getting shorter, never seems to find the time – Chaque nouvelle année se fait plus courte, le temps s’écoule trop vite). Un pont relie alors la première partie à une reprise du deuxième morceau, logiquement intitulé Breathe (Reprise) qui se termine en fondu sur les premières notes de piano de The Great Gig in the Sky.

La composition de Wright, décryptée plus haut, est censée sacraliser la mort et clôturer à juste titre la face A retraçant l’existence humaine (de la naissance à la course contre le temps qui passe et la fin inéluctable) en portant la funeste mélodie de son orgue Hammond sous les constellations.

La face B se consacre essentiellement à tous les sentiments, toutes les émotions et les pêchés que l’homme peut être amené à traverser dans sa vie. A commencer par l’argent et la cupidité qu’elle engendre dans le cœur des hommes, un exemple de ce que Waters voulait dire quand il parlait de ce « qui rend les gens fous ». Le paradoxe avec Money est que ce titre dénonçant la société de consommation et le pouvoir du fric deviendra le plus gros succès du groupe avec Another Brick in the Wall et leur permettra de rafler un joli pactole. L’introduction immédiatement reconnaissable est un collage de sons bricolé artisanalement au domicile de Roger Waters et répété jusqu’à former une boucle à sept temps. Des pièces de monnaie percées et retenues par un fil qui s’entrechoquent, un ticket déchiré, un tiroir de caisse-enregistreuse et des touches d’une machine à addition.

Les premières démos attestent d’une sonorité blues à sept temps aux couleurs américaines avant de devenir le hit monstrueux so british. La mesure dominante est de 7/4 jusqu’à la fin du solo de saxo ténor emmené par Dick Parry, puis la magie Floyd opère comme dans la rupture climatique de Time et elle repasse en 4/4 pour redevenir un morceau purement rock avant le solo de Gilmour. Solo qui repasse en 7/4 lorsque tous les effets et la reverb s’estompent pour sonner plus intimiste et cloîtré puis revient finalement en 4/4. Le pognon selon Waters permet de s’offrir tout ce que l’on souhaite (New car, caviar, four star daydream, Think I’ll buy me a football team – Nouvelle voiture, caviar, train de vie quatre étoiles, Je pense même me payer un club de foot) mais le considère comme le cancer du monde (Money it’s a crime, Money so they say is the root of all evil today – L’argent est un crime, L’argent comme ils disent est la cause de tous les maux actuels) qui pousse à toutes les folies (évoquées plus loin dans Brain Damage). Bien vu Roger, mais belle hypocrisie tout de même, une chanson dénonçant le fric mais qui l’engendrera à profusion.

La dernière composition de Rick Wright, Us and Them, remonte à 1969 et était destiné au film Zabriskie Point. Alors nommé The Violent Sequence, c’était un instrumental piano/basse qui devait jouer lors d’une séquence où une manifestation est durement réprimée. Mais comme Waters racontera par la suite, Antonioni jugeait le morceau « joli mais trop triste » et lui « rappelait l’église ». Il lui préféra Careful with That Axe, Eugene. La progression d’accords sur orgue Hammond, au rythme lent, sonne très jazzy comme souvent chez Wright et possède la particularité de laisser des mesures vides (une idée de Waters) ce qui accentue l’effet d’espace. Le propos a gardé les bribes de ses origines car il traite ici du caractère belliqueux et violent de l’homme (The general sat and the lines on the map moved from side to side – Le général s’assit et les lignes sur la carte se mirent à trembler), souvent confronté aux autres et à lui-même d’où le titre (Us and Them - Eux et Nous). Waters n’oublie pas de souligner à nouveau le caractère futile et désespéré de toutes ces manœuvres (And in the end, it’s only round and round and round – Et finalement, on ne fait que tourner en rond) tout en délivrant une réponse philosophique à la condition humaine, citant le prince impérial japonais Shôtoku (And after all, we’re only ordinary men – Et après tout, nous ne sommes que des hommes ordinaires).

L’instrumental Any Colour You Like sonne comme un interlude bien venu et sert de pont vers la partie finale du disque. Mais Waters détient une autre idée bien arrêtée sur le choix du titre et sa signification. A Cambridge où il vivait à l’époque, des vendeurs venaient de Londres en van pour solder un bric-à-brac de vaisselles et couverts bon marché. Un jour où l’un d’entre eux avait ferré une cliente pour un set d’assiettes chinoises, Roger l’entendit vendre son produit en ajoutant : « Oui madame, vous pouvez les avoir pour 10 sacs, la couleur de votre choix, elles sont toutes bleues ! (Any colour you like, they’re all blue) » Ce qui le poussa à penser que tous les choix dans la vie d’un homme sont guidés. Peu importe le chemin que l’on emprunte, le karma en quelque sorte vous rattrapera toujours. L’homme pense prendre ses propres décisions, choisir sa propre couleur, mais tout est déjà dicté, tout est bleu. Métaphore typiquement Waters. Et il revient à ce dernier le privilège de fermer le rideau.

Anciennement The Dark Side of the Moon avant de laisser l’honneur de ce titre à l’album lui-même, puis sobrement Lunatic, l’hommage à Syd Barrett que représente Brain Damage (Trouble mental) est une ballade acoustique à la mélodie simple qui n’est pas sans rappeler If et Dear Prudence des Beatles dans ses arpèges. C’est la première pièce destinée au grand absent avant le LP suivant qui lui sera entièrement consacré. La plaie œdipienne n’est vraisemblablement pas encore refermée pour le groupe et davantage pour Waters qui ressent peut-être quelques sentiments de culpabilité (You shout and no one seems to hear – Tu cries mais personne ne semble entendre). Ce n’est d’ailleurs pas anodin que Waters soit au chant en lieu et place de l’habituel Gilmour, qui prit la place de Syd et de ce fait ne le côtoya que très peu. La déchéance mentale de Barrett est implicitement évoquée (And if the dam breaks open many years to soon, And if your head explodes with dark forebodings too – Et si le barrage cède des années trop tôt, Et si ta tête éclate sous le poids de mauvais pressentiments), ainsi que son éloignement progressif du groupe qu’il a fondé (And if the band you’re in starts playing different tunes – Et si ton groupe commence à jouer des airs différents) ou tout simplement une référence au fait que vers la fin il ne parvenait plus à jouer sur scène. La schizophrénie décrite de l’ancien guitariste se noie par moment dans les paroles du bassiste semant alors le trouble sur l’identité du malade (There’s someone in my head but it’s not me – Il y a quelqu’un dans ma tête qui n’est pas moi). Et si Waters ne parlait plus de son ancien ami mais simplement de lui-même ? D’ailleurs le vers I’ll se you on the dark side of the moon (Je te retrouverai du côté caché de la lune) qui est devenu une fameuse métaphore de l’instabilité mentale traduit un souhait de retrouver un jour son ancien camarade et prouve que la folie réside en chaque homme, latente, et n’attend que le moment où elle émergera. C’est ce que Freud nomme l’inconscient. Le repli sur soi et l’emmurement sont des thèmes récurrents chez Waters qui l’amèneront des années plus tard à composer The Wall. Il est aussi intéressant de souligner l’allusion éventuelle à une lobotomie frontale (You raise the blade, you make the change, You re-arrange me ‘till I’m sane – Tu brandis la lame, tu opères le changement, tu me soignes jusqu’à ce que je guérisse), pratique encore courante à l’époque.

Les astres solaires et lunaires refont régulièrement surface dans les titres, de Breathe où le lapin doit oublier le soleil (Dig that hole, Forget the sun) et chevaucher la marée (But only if you ride the tide) à Time où il est encore question de l’étoile solaire (And you run and you run to catch up with the sun, but it’s sinking, Racing around to come up behind you again, Sun is the same in a relative way, but you’re older – Et tu cours et tu cours pour rattraper le soleil mais il disparait, Pour réapparaître dans ton dos, Le soleil n’a pas changé mais toi tu as vieilli). Alors que dans Brain Damage il est question d’un « lunatic », la rencontre entre le soleil et la lune opère en apothéose dans le dernier acte : Eclipse. Le titre est composé comme une litanie progressive librement inspirée de l’Ecclésiaste, un livre de la Bible hébraïque généralement attribué à Salomon. Ce dernier écrit « Un temps pour tuer, un temps pour guérir, un temps pour détruire, un temps pour construire… », ce que Waters reprend à son compte (And all you that you love, And all that you hate, And all you create, And all you destroy), et s’adresse à ceux qui sont « sous le soleil » (And everything under the sun is in tune). La lune et le soleil sont métaphoriques de la dualité qui rythme notre vie, le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la raison et la folie. Roger Waters statue qu’il y a un peu des deux en chaque homme, et qu’il revient à chacun de trouver le juste équilibre.

Space voices :

Un élément important et marquant de Dark Side se trouve être les voix enregistrées et récurrentes du début à la fin. Elles apportent des réponses parfois évasives, parfois explicites aux thématiques abordées dans les chansons. Durant les sessions d’enregistrement, des cartes frappées de questions banales comme « Quel est votre couleur préférée ? » ou « Quel est votre plat favori ? », avant d’être plus centrées sur le synopsis du disque, étaient disposées sur un pupitre à l’entrée du studio 3. Tous les habitués défilant à Abbey Road étaient alors invités à retourner une de ces cartes et apporter une réponse. Notamment Paul McCartney qui travaillait avec son groupe Wings sur l’album Red Rose Speedway mais ses réponses jugées trop farfelues ne furent pas retenues. A l’exception du guitariste Henry McCullough qui apporta la phrase « I don’t know, I was really drunk at the time » (« Je ne sais pas, j’étais trop bourré à ce moment-là ») que l’on retrouve sur Money.

- What’s your favourite colour ? (Quelle est votre couleur préférée ?) en préambule.

- Why do rock ‘n’ roll bands split up ? (Pourquoi les groupes de rock se séparent-ils ?)

- When was last time you thumped someone ? (A quand remonte la dernière fois où vous avez frappé quelqu’un ?)

- Why did you do it ? (Pourquoi l’avez-vous fait ?)

- Did you think you were in the right ? (Pensiez-vous avoir raison de le faire ?)

- Do you still do ? (Le pensez-vous encore ?)

- Are you frightened of dying ? (Avez-vous peur de la mort ?)

- Why are you frightened of dying ? (Pourquoi avez-vous peur de mourir ?)

- Do you ever think about the dark side of the moon ? (Avez-vous déjà pensé au côté caché de la lune ?)

- Do you think you’re going mad ? (Pensez-vous être fou ?)

- If so, why ? (Si oui, pourquoi ?)

- What do you think of the dark side of the moon ? (Que pensez-vous du côté caché de la lune ?)

Les interrogations reflètent les sujet abordés dans les chansons, la mort, la violence, la folie. Elles font écho à la musique, d’autant que les réponses proviennent de personnalités aussi différentes les unes que les autres. Voici leurs noms et leurs propos.

 

Gerry O’Driscoll, portier des studios Abbey Road :

« I’ve always been mad. I know I’ve been mad, like most of us are. Very hard to explain why you are mad, even if you are not mad. »

(J’ai toujours été cinglé. Je sais que je suis fou, comme la plupart d’entre nous. C’est très difficile d’expliquer pourquoi vous êtes fou, même quand vous ne l’êtes pas.)

Entendue sur l’introduction de Speak to Me.

« There is no dark side of the moon really, matter of fact it’s all dark. The only thing that makes it look light is the sun. »

(Il n’y a pas vraiment de face cachée de la lune, en fait tout est noir. La seule raison qui la rend lumineuse est le soleil.)

La sentence ultime qui clôture le disque à la fin de Eclipse. Petite anecdote marrante, on peut entendre au même moment une version orchestrale de Ticket to Ride des Beatles. Le morceau était joué dans les studios Abbey Road lors de l’interview de O’Driscoll.

« And I am not frightened of dying. Any time will do, I don’t mind. Why should I be frightened of dying ? I see no reason for it, you’ve got to go sometime. »

(Et je n’ai pas peur de mourir. Peu importe quand, je m’en fous. Pourquoi devrais-je avoir peur de mourir ? Je ne vois pas pourquoi, il faut bien mourir un jour.)

On peut entendre cette réplique au début de The Great Gig in the Sky.

« I certainly was in the right. »

(J’avais sûrement raison.)

« Why does anyone do anything ? »

(Pourquoi est-ce que personne ne fait quelque chose ?)

Dans le pont reliant les titres Money et Us and Them.

 

Roger « The Hat » Manifold, roadie de Pink Floyd.

« Live for today, gone tomorrow, that’s me, ahahah »

(Vivre au jour le jour, disparu demain, c’est tout moi)

Entendu au milieu de l’instrumental On the Run.

« Well, I mean, they’re gonna kill you, so like, if you give ‘em a quick short sharp shock, they don’t do it again. Dig it ? I mean he got off light, ‘cause I coulda given him a trashin’ but I only hit him once. It’s only the difference between right and wrong isn’t it ? I mean good manners don’t cost nothing do they, uh ? »

(Je veux dire ils vont te tuer, alors si tu leur files un coup rapide et bien placé, ils ne recommenceront pas. Tu piges ? Je vais te dire, il s’en est bien tiré parce que sinon je lui aurais filé une de ces dérouillées mais je ne l’ai frappé qu’une fois. C’est la seule différence entre avoir tort ou raison n’est-ce pas ? Je veux dire les bonnes manières ne coûtent rien non ?)

Cette longue anecdote narrant une altercation entre Roger et un motard sur la route se situe dans Us and Them, peu avant le deuxième solo de saxophone.

 

Chris Adamson, roadie de Pink Floyd :

« I’ve been mad for fuckin’ years, absolutely years. I’ve been over the edge for yonks. Been workin’ me buns off for bands, I went crazy ! »

(J’ai été cinglé pendant des années, des putains d’années. J’en peux plus depuis un moment, me tuer à la tâche pour tous ces groupes. Ça m’a rendu cinglé !)

C’est la toute première phrase qu’on peut entendre du disque, au début de Speak to Me.

« Yes, absolutely in the right ! »

(Oui, j’avais entièrement raison !)

« I was just telling him he couldn’t get into number two. He was asking why he couldn’t come up on freely. After I yelling and screaming and telling him why he wasn’t coming up on freely. It came to a heavy blow, which sorted the matter out. »

(Je lui ai juste dit qu’il ne pouvait pas monter dans le numéro deux. Il a demandé pourquoi il ne pouvait pas monter gratis. Alors que je lui avais gueulé et hurlé et expliqué pourquoi il ne pouvait pas monter gratis. C’est parti d’un coup sec, ce qui a réglé le problème.)

Dans le pont reliant les titres Money et Us and Them.

 

Henry McCullough, guitariste des Wings.

« I don’t know I was really drunk at the time. »

(Je n’sais pas, j’étais trop bourré à ce moment-là.)

« Yeah, I was in the right »

(Ouais, j’avais raison.)

Dans le pont reliant les titres Money et Us and Them.

 

Peter Watts, road manager de Pink Floyd et Yes.

C’est tout d’abord lui qui est à l’origine de ce rire si particulier que l’on peut entendre sur l’intro Speak to Me et Brain Damage. A noter qu’il est aussi le père de l’actrice Naomi Watts et qu’on l’aperçoit déjà sur la pochette verso de Ummagumma montrant le groupe et tout leur équipement aligné sur une piste d’aéroport.

« I can’t think of anything to say, I mean it’s… ahahah. I think it’s marvelous, ahahah. »

(Je ne trouve rien à dire, c’est juste… ahahah. Je trouve ça merveilleux, ahahah.)

A la fin de Brain Damage, reliant le morceau à son final Eclipse.

 

Patricia « Puddie » Watts, femme de Peter Watts.

« I never said I was frightened of dying. »

(Je n’ai jamais dit avoir peur de mourir.)

Sur la fin de The Great Gig in the Sky en écho à la tirade de Gerry O’Driscoll.

« Yes, definitely I’m right. That geezer’s cruising for a bruising ! »

(Oui, entièrement raison. Ce type cherchait les emmerdes !)

Dans le pont reliant les titres Money et Us and Them.

 

Il y aussi la voix féminine de l’annonce dans un aéroport via haut-parleur présente dans l’instrumental électronique On The Run :

« …Hand-baggage, your passports ready and follow the green line to customs and then to immigration. BA 215 to Rome, Prato, Naples. May I have your attention please, customs will be receiving passengers for flight 215 to Rome, Prato, Naples… »

(…Bagages à main, préparez vos passeports et suivez la ligne verte jusqu’à la douane, puis le service de l’immigration. BA 215 pour Rome, Prato, Naples. Votre attention s’il vous plait, les douaniers vont recevoir les passagers du vol 215 à destination de Rome, Prato, Naples…)

 

La pochette du siècle ?

Hipgnosis: Aubrey Powell et Storm Thorgerson.

La question se pose sans prétention tant le graphique visuel du packaging est entré dans les annales du siècle dernier, au même titre que les clichés des premiers essais nucléaires, le portrait du Che photographié par Alberto Korda ou bien Neil Armstrong posant le pied sur la lune. Le prisme deviendra l’emblème intemporel de Pink Floyd, sa simple vue suffisant à caractériser le groupe sans le nommer. La paternité de cette œuvre revient au collectif anglais Hipgnosis, formé de Storm Thorgerson et Aubrey Powell. Ils signèrent toutes les pochettes du groupe depuis A Saucerful of Secrets et jouissaient d’une totale confiance de leur part malgré les réticences chez EMI qui ne comprenait guère les pochettes vides de tout texte. Coïncidence, le duo s’occupa aussi de la pochette du premier (des deux) album studio de Syd Barrett, The Madcap Laughs en 1970. Hipgnosis reste l’auteur des plus grandes pochettes rock des seventies.

Selon les recommandations de Rick Wright, Pink Floyd nécessitait quelque chose de « plus intelligent, riche et soigné », regroupant trois éléments essentiels : l’éclairage de scène du groupe (traduit par la diffraction de la lumière), les paroles des chansons (les textes de Waters étaient jugés assez profonds, percutants et dignes de confiance pour apparaître sur le LP) tout en restant simple et audacieux. Le spectre lumineux traverse toute la pochette sur une volonté de Roger Waters et l’intérieur de ce dernier, outre les paroles demandées, fait apparaître un électrocardiogramme qui n’est pas sans rappeler les battements de cœur qui ouvrent et ferment le disque. Le verso quant à lui est une idée de Thorgerson. Un prisme inversé recombinant la lumière réfractée. Une volonté esthétique pour la commercialisation dans les bacs mais une aberration scientifique qui aura le don d’hérisser le poil à plus d’un. En effet l’expérience de Newton qui remonte au XVIIème siècle n’oublie pas d’intégrer la couleur indigo absente de la pochette (seules six couleurs apparaissent) et la frontière entre chacune d’entre elles étant clairement visible, un spectre lumineux censé être continu. D’autant plus qu’au recto, la décomposition de la lumière balance le spectre lumineux dans le désordre. Mais le but de Thorgerson n’était pas tant de donner un cours de physique que de faciliter le travail des disquaires.

A l’intérieur du disque se retrouvait deux posters du groupe ainsi que différents autocollants représentant les pyramides de Gizeh en Egypte passées en infrarouge par Thorgerson et Powell.

Hommages et parodies :

 

Les avis de la presse à l’époque :

"L’un des groupes avant-gardiste les plus brillants et confirmés de Grande-Bretagne Pink Floyd, a émergé relativement intact de la cacophonie psychédélique des années soixante, s’orientant vers d’autres espaces interstellaires. Bien que cette phase d’expérimentation sonore et en bruitage fut de courte durée, Pink Floyd a été à ce moment le groupe techno-rocker prééminent de la scène pop : quatre musiciens aux commandes d’instruments électroniques dont ils tirèrent un arsenal d’effets sonores avec autorité et finesse. Bien que les albums de Floyd ne se vendent guère comme des petits pains, ils ont commencé à attirer un énorme public lors de leurs tournées aux Etats-Unis. Ils ont récemment développé un style musical capable de soutenir leur magie musicale éblouissante et potentiellement écrasante.

The Dark Side of the Moon, le neuvième album de Pink Floyd est davantage une longue pièce étendue plutôt qu’une collection de chansons. Il semble traiter principalement de la fugacité et de la dépravation de la vie humaine, des sujets assez éloignés du rock classique. Time (« The time is gone, The song is over »), Money (« Share it fairly but don’t take slice of my pie ») et Us & Them (« Forward he cried from the rear ») peuvent être considérés comme la clé pour comprendre le sens (s’il y’a une signification définie) de Dark Side of the Moon.

Bien qu’il s’agisse d’un concept-album, un certain nombre de morceaux peuvent s’écouter séparément. Time est un bon rock costaud avec un puissant solo de guitare de David Gilmour et Money est rondement bien monté et porté par le saxophone de Dick Parry, qui contribue également à un solo de rêve merveilleusement adapté sur Us & Them. L’instrumental On the Run nous livre les bruits de pas d’une cavalcade d’un côté et de l’autre, qui échappent avec succès à une suite d’explosions et grondements malveillants s’estompant pour laisser place aux horloges de Time. Tout au long de l‘album, le groupe définit un cadre solide qu’ils embellissent avec des synthétiseurs, des effets sonores et des bandes vocales parlées. Les son est luxuriant et composé de multitude de pistes tout en restant clair et bien structuré.

Il y a néanmoins quelques points faibles. Le chant de David Gilmour est parfois faible et médiocre et The Great Gig in the Sky (qui clôture la face A) aurait pu être raccourci voire supprimé mais ce sont vraiment des petits détails. Dark Side of the Moon est un bel album avec une richesse texturale et conceptuelle qui invite l’auditeur mais lui demande de l’investissement. Il y a une certaine grandeur ici qui dépasse les œuvres mélodramatiques et est rarement atteint dans le rock. Dark Side of the Moon a ce quelque chose en plus qui émane de l’excellence d’une superbe réalisation."

Lloyd Grossman, Rolling Stone, 24 mai 1973.

"Revoilà le Pink Floyd avec un nouvel album. Certains sans doute seront encore déçus, d’autres satisfaits, d’autres enfin seront aux anges. Quoi qu’il en soit, c’est, je pense, un bon disque, propre et léché, bien dans la « ligne », sans bavures, mais sans grands bouleversements non plus ! Et voilà « le MAIS »…

Pink Floyd nous a bouleversés quand il est arrivé, il y a quelques années, il nous a emmenés en voyage psychédélique, très loin, très haut… Et maintenant, c’est toujours bon et beau, bien sûr, mais ça ne décolle plus autant… Pourquoi ?… Habitude ?… Manque de renouvellement ?… Est-ce donc une règle que ceux qui, un jour, atteignent les sommets, nous déçoivent le lendemain ?… Ou bien est-ce notre jugement qui est trop sévère ? Ou leur talent qui s’essouffle ?…

À mon avis, le problème avec Floyd est qu’ils sont un groupe à part, dans ce sens que l’on exige d’eux plus que de certains autres. Ils sont catalogués groupe de recherche, expérimental, d’avant-garde, ce qu’ils ont été incontestablement, mais ne sont plus vraiment aujourd’hui… Cette étiquette progressiste collée sur Pink Floyd fait que, pour ma part, en tout cas, l’exigence est plus grande envers eux qu’envers d’autres. Bien sûr, leurs disques sont toujours bons et appréciés, mais paradoxalement, qu’ils fassent de la bonne musique ne suffit pas entièrement, et on attend chaque fois (moi en tout cas) qu’ils aillent toujours plus loin, de l’avant… J’attends cette sensation nouvelle, ce dépaysement que l’on éprouvait à l’écoute de leurs premiers disques… Impression que l’on ne retrouve plus, ou presque plus, dans ce qu’ils font aujourd’hui. Mais sans doute cette exigence est-elle injuste et sévère et, bien sûr, critiquer est toujours facile…

Je pense que Dark Side of the Moon n’est pas du meilleur cru, notamment Money que je n’aime guère (sorte de petit hard rock impersonnel…) mais, par contre, j’adore (pour ma part) la fin de la face A, avec l’excellent passage entre On the Run et Time (petit côté Terry Riley), puis, aussi, The Great Gig in the Sky avec l’apport pour le final de la voix fantastique de Clare Torry. Par ailleurs, dans ce disque, David Gilmour gratte avec toujours autant de soin sa guitare ; Nick Mason [sic], lui, martèle encore ses caisses de la façon qu’on lui connaît, et Roger Waters (leader ?) et Rick Wright consolident le tout, entraînant sans défaillir leur machine au mécanisme impeccable (bien que manquant d’un peu de chaleur, parfois) vers les hauteurs…

… Et toujours ces mélodies nuageuses qui s’étirent doucement, qui coulent dans le coton, toujours ces notes qui glissent paresseusement, ces sons aigus qui montent, qui s’entrelacent, accompagnés de mille voix lointaines et s’envolent définitivement dans l’espace particulier et unique du Pink Floyd pour disparaître, sans aucun doute, très très loin, là-bas, vers l’infini… Vers quoi se dirigent-ils ?"

Jean Solé, Pilote, 19 juillet 1973.

 

Anec-doses :

- Dark Side of the Moon possède un homonyme, un sombre LP de la formation blues rock de Stafford Medicine Head sorti en 1972 soit un an avant celui de Floyd. A l’époque où ces derniers potassent encore leurs titres sur scène, ils changent brièvement le nom du projet en Eclipse. Mais l’album de Medicine Head étant un fiasco complet, il sombre rapidement dans l’oubli ce qui permet à Pink Floyd de se réattribuer le titre de leur œuvre.

- Le LP est devenu durant des années (jusqu’au milieu des années 80) disque-test dans les magasins de chaînes HI-FI. La perfection de ses arrangements quadriphoniques poussés au paroxysme offrait une palette variée à destination des platines les plus développées, ce qui fit la joie des disquaires l’utilisant comme outil de démonstration des performances de leurs matériels en vente.

- Le groupe profita d’une pause durant les sessions d’enregistrement pour offrir au réalisateur suisse Barbet Schroeder l’album Obscured by Clouds, la bande originale de son film La Vallée. Il s’agit de la deuxième collaboration entre les deux parties après More en 1969. Enregistré durant quelques jours en février et mars 1972, les studios choisis sont ceux situés au château d’Hérouville dans le Val d’Oise, une gentilhommière du XVIIIème siècle qui vit défiler en villégiature descendants Bourbon ou Chopin et Sand pour ne citer qu’eux. Racheté en 1962 par le compositeur de film Michel Magne, ce dernier en fait l’un des premiers studios résidentiels de l’époque. Outre Floyd, T-Rex, Bowie, Cat Stevens, Grateful Dead ou encore les Bee Gees passeront par ces lieux.

- L’un des nombreux coups de génie entourant la réussite de Dark Side of the Moon réside dans la promotion de ce dernier. Avant même que l’album ne sorte, il était attendu comme le messie. Pour l’unique bonne raison que le groupe avait entamé une tournée mondiale, le reprenant entièrement sur scène, avant même sa commercialisation. C’est ce qui fut considéré comme un « blitzkrieg » par Floyd et son entourage. Lors de leur premier voyage aux Etats-Unis, ils ne se produisirent que dans des petites salles de spectacle pour vendre leur produit. Un an plus tard, quand le LP explosait les sommets des charts, Pink Floyd revint sur le continent américain pour remplir des stades entiers. Tous ceux qui avaient assisté aux premiers shows s’étaient procuré un exemplaire du disque tant attendu et le bouche à oreille fit le reste.

- Roger Waters fan inconditionnel du club de foot d’Arsenal, s’éclipsait régulièrement durant les sessions d’enregistrement pour se rendre aux matchs. Les autres n’étaient pas en reste, laissant tomber tout travail lorsque l’émission Monty Python’s Flying Circus passait à la télévision, accordant à Parsons le temps de retravailler les bandes. Le groupe profita d’ailleurs du pactole engrangé par Dark Side pour financer en partie le film Monty Python : Sacré Graal ! sorti en 1975.

- Clare Torry fut rémunérée « seulement » 30£ pour sa prestation, ce qui était le tarif habituel d’un musicien de studio à l’époque. Elle aura attendu 2004 pour intenter un procès à Pink Floyd et EMI pour des royalties non perçus sur The Great Gig in the Sky, s’estimant co-auteur du titre avec Rick Wright. Un arrangement à l’amiable est trouvé en 2005 et les rééditions du disque ainsi que les compilations où apparait le morceau mentionnent désormais le crédit Wright/Vocal composition by Clare Torry.

- Une théorie folle, nommée Dark Side of the Rainbow ou Dark Side of Oz, émergea parmi les fans les plus assidus durant les années 90. Ils auraient trouvé des similitudes étonnantes entre le LP et le film Le Magicien d’Oz. Tout d’abord, la face A possède la même durée que la première partie du film en noir et blanc et The Great Gig in the Sky débute quand la tempête approche de la ferme de Dorothy, atteint son apogée lyrique quand sa chambre s’envole et s’apaise lorsqu’elle s’évanouit. Brain Damage commencerait quand l’épouvantail chante If I had a brain alors que Eclipse et ses battements cardiaques en fondu coïncideraient au moment où Dorothy pose sa main sur la poitrine de l’homme de fer. D’autres verraient dans la fragmentation de la lumière présente sur la pochette l’arc-en-ciel de la chanson Somewhere Over the Rainbow. Tous ces détails trouvés furent rendus possibles par le visionnage du film dans sa version VHS, mais comme le soulignèrent les membres de Floyd qui s’amusèrent de cette légende tout en la démentant, il aurait été impossible à l’époque de réaliser pareille prouesse technique sans avoir déplacé tout le matériel d’enregistrement dans un studio de cinéma afin d’incruster la musique aux images du film.

- Mention plus que spéciale à l’ingénieur du son Alan Parsons qui signe ici (après avoir déjà travaillé sur Atom Heart Mother et avec les Beatles sur Abbey Road et Let It Be) le coup de maître de sa carrière. Il sera d’ailleurs le seul à partir décrocher un Grammy Award pour son travail l’année suivante. Trois ans plus tard, il fonde son propre groupe avec le musicien de studio Eric Woolfson : The Alan Parsons Project. Le groupe sortira dix albums entre 1976 et 1990, vendant plus de 45 millions de disques et glanant une cinquantaine de disques d'or. Le duo placera deux titres en haut des charts au début des années 80 : Eye in the Sky et Don’t Answer Me.

- Storm Thorgerson continua à réaliser de nombreuses pochettes après la dissolution d’Hipgnosis en 1983. Il fut amené à collaborer notamment avec des groupes rock récents comme Muse, The Mars Volta ou Biffy Clyro. Souffrant de problèmes de santé depuis une attaque en 2003, il s’éteint en 2013 des suites d’un cancer à l’âge de 69 ans.

- Le titre Speak to Me qui ouvre le disque et introduit Breathe, formant souvent un seul et même morceau, est étrangement crédité au seul nom du batteur Nick Mason. Le principal compositeur de Pink Floyd Roger Waters affirmera plus tard qu’il lui en avait fait « gracieusement » cadeau, fait qu’il regretta amèrement lors des procédures juridiques qui suivirent son départ du groupe.