Wish You Were Here

Avec Dark Side of the Moon, Pink Floyd qui visait la lune, avait atteint les confins du cosmos, de froides galaxies inexplorées si ce n’est par une poignée d’élus glorifiés au panthéon de la musique rock. Les visions oniriques de gloire et de succès sur la scène du club UFO en 1967 se concrétisèrent au-delà de toutes leurs espérances ou croyances rationnelles, six années plus tard. L’holocauste musical que leur précédent LP avait déclenché eu de lourdes retombées, et pas seulement sur l’industrie musicale. C’est quatre trentenaires épuisés par le rythme des tournées, minés et grisés par leur popularité mondiale naissante qui regagnent leur havre de paix londonien. Mais se retrouvent vite confrontés à la peur la plus ancestrale des artistes : la leucosélophobie, comprenez le syndrome de la page blanche. Catatoniques et impuissants, mis à mort par une partie de la presse (la virulente critique de Nick Kent du NME en novembre 1974) et malmenés pour certains dans leur vie privée (le divorce houleux de Rick Wright), c’est un groupe vidé émotionnellement qui se présente dans le studio 2 d’Abbey Road, leur second foyer. Comment atteindre de nouveau les sommets lorsque vous les avez dépassés et réduits à un point minuscule et insignifiant ? Au bord de la crise de nerfs, il faudra la visite messiaque d’un ange déchu comme élément déclencheur et électrochoc salvateur pour que Pink Floyd retrouve ses ailes et nous livre son appréciation morne et froide du manque, du vide, de l’absence. Le vide artistique laissé par l’empreinte trop profonde d’un poids lourd du disque. L’absence d’un ancien ami évaporé dans l’éther dont le souvenir est toujours présent. Avec Wish You Were Here, Pink Floyd aborde sa période d’introspection (jusqu’à la chute du mur dans The Wall) où, recroquevillé sur lui-même en position fœtale, il s’interroge et interroge le monde qui l’entoure : qu’attendez-vous encore de nous ? Et même si la presse semble lasse et désintéressée des questionnements existentiels de ce groupe d’intellectuels, le fustigeant allégrement (l’album jouira comme souvent d’une reconnaissance tardive), les fans répondront encore présents et à raison, portant ses ventes à travers le temps à plus de 20 millions d’exemplaires, l’accrochant au firmament du rock progressif.

 

The Void :

Pink Floyd retrouve tout d’abord Abbey Road en janvier 1975, précédé par deux années à parcourir les scènes du monde entier pour délivrer leur prisme lumineux. Après une tournée des villes de France au mois de juin 1974, la formation termine son British Winter Tour à Bristol le 14 décembre 1974. Ce retour en studio est marqué par plusieurs facteurs peu anodins. Le premier, Pink Floyd n’est plus le quatuor progressif du crépuscule sixties, bricolant ses idées farfelues dans un brouhaha sonore parfois peu convaincant, mais bien un des noms les plus ronflants et lucratifs du circuit rock avec les Rolling Stones ou Led Zeppelin. Auréolé de cette gloire nouvelle, le groupe se paye le luxe de se séparer de leur label américain Capitol Records (à qui ils reprochaient leur mauvaise gestion promotionnelle de Dark Side) pour signer un juteux contrat avec Columbia qui leur offre une avance financière d’un million de dollars, pas loin de cinq millions actuels. Un sacré coup de poker mais qui, à défaut de les libérer de tout problème logistique, va ajouter une pression énorme sur leurs épaules. Les ventes considérables de leur LP ont aussi engrangé un business monstre, beaucoup d’argent était alors en jeu. Et comme toujours, le fric engendre des tensions auxquelles le groupe n’échappe pas. Pour la première fois, chaque membre commence à reconsidérer le crédit de chacune de ses compositions alors qu’elles avaient toujours été signées Pink Floyd, voyant en chaque titre la manne financière potentielle. Deuxième coup dur, Alan Parsons le maître artisan de la réussite de Dark Side, le talisman du groupe, décline la proposition de revenir aux manettes pour ce nouvel opus. Il préfère se consacrer pleinement à sa nouvelle lubie, son groupe The Alan Parsons Project aux côtés de son compère Eric Woolfson. Les quatre musiciens ont aussi profité de l’année écoulée pour se consacrer chacun à des occupations et orientations différentes, eux qui avaient vécu en vase clos depuis leurs origines. Gilmour aida le groupe Unicorn à lancer leur carrière et fit la découverte d’une talentueuse auteur-compositrice du nom de Kate Bush. Devenant son mentor, il pousse EMI à lui offrir rapidement un contrat. Mason fricote avec le Principal Magic Ewards Theatre, un collectif d’artistes hétéroclite, donnant un coup de main à la production d’albums. Il passe aussi pas mal de temps avec Robert Wyatt de Soft Machine, l’accompagnant même sur le plateau de Top of the Pops pour reprendre I’m a Believer des Monkees.

Mais l’élément le plus inquiétant pour un groupe de la stature de Floyd est le néant artistique dans lequel les quatre membres baignent alors. Une première pour eux, habitués à respirer la créativité effervescente depuis ses débuts. Pas tout à fait une première en vérité. A l’automne 1973, entre une tournée américaine pour Dark Side et des vacances près de Vence dans les Alpes-Maritimes, la formation refait un bref passage en studio. Ils ont alors l’idée saugrenue de déterrer un projet datant de 1970, à l’époque de Meddle qui lui fut préféré, puis ré-envisagé durant les sessions de Dark Side. Faire un disque à partir de sons qui n’auraient pas été produits par des instruments de musique. Intitulé Household Objects (Les Objets Ménagers), l’album devait intégrer des sons domestiques très variés comme rythmique : les percussions étaient réalisées en sciant du bois, en donnant des coups avec des marteaux de différentes tailles, ou en plantant des haches dans des troncs d’arbres. Pour les notes basses, tirer sur des élastiques et ralentir les sons obtenus en diminuant la vitesse. Comme des gamins, ils s’amusent à dérouler des mètres de scotch, casser des ampoules, déboucher des bouteilles de vin ou vider des aérosols. Des heures de bandes sont gravées mais cette récréation momentanée est vouée à l’échec et le projet est de nouveau avorté, définitivement cette fois.

 

Oh by the way, Which one’s Syd ?

Le groupe a quand même quelques compositions en rab, ramenées des longues jams d’ouverture de concert et backstage. Le même processus utilisé pour la conception de Dark Side of the Moon et qui avait alors porté ses fruits. Trois morceaux (qui ouvraient alors leur show depuis la tournée estivale en France) sont alors travaillés : Raving and Drooling, You’ve Got to Be Crazy et Shine on. Les deux premiers sont vite abandonnés et referont surface sur le LP suivant Animals sous les titres respectifs de Sheep et Dogs. Sous la houlette d’un Waters de plus en plus poussé aux commandes du navire Floyd en perdition, décision est prise de se focaliser logiquement sur le dernier titre qui est alors le plus maîtrisé. Roger avait ajouté des paroles sur un thème de guitare de David, ces quatre notes lugubres et lanscinantes. Mais la sauce ne prend pas, la magie s’est évaporée. Le travail s’enfonce dans les longueurs d’autrefois, plusieurs couches étant ajoutées, portant la durée du morceau à une vingtaine de minutes. Le résultat trop indigeste fait penser à Echoes et au Floyd passé depuis le virage Dark Side. Waters a alors la lumineuse idée de couper le morceau en deux, chaque partie ouvrant et fermant le LP. Les trois autres approuvent. Waters, depuis le précédent album, a pris l’habitude de chanter ses propres compositions. Combattant son anxiété derrière le micro et conscient de ses limites vocales, il délivre ici un texte mélancolique et nostalgique. C’est son ultime adieu à son ancien ami, Syd Barrett, (Remember where you were young, you shone like the sun – Souviens toi quand tu étais jeune, tu brillais comme le soleil) et sa terrible descente aux enfers (You were caught in the crossfire of childhood and stardom – Tu as été pris dans les feux croisés de l’enfance et la célébrité) avec en rappel la précédente allusion dans Dark Side of the Moon (You reached for the secret to soon, You cried for the moon – Tu as trouvé la réponse trop tôt, Tu as demandé la lune). Les arpèges de Gilmour se mélangent divinement aux divers claviers de Wright (synthétiseur Moog, orgue Hammond, piano Steinway, clavinet et piano électrique) et Dick Parry est même convié une fois de plus pour graver un solo de son saxophone, baryton cette fois (à la fin de la cinquième partie).

Mais un évènement inattendu et incroyable va se produire dans la journée du 5 juin. Alors que le groupe travaille le mixage final des bandes de Shine On, Roger et Rick dans la cabine, un homme obèse et chauve, les sourcils rasés fait irruption dans les studios. Il reste assis, silencieux, et ne se lève que pour aller se brosser les dents et se rasseoir. Personne ne semble le connaître et pourtant il a bien réussi à franchir la sécurité d’Abbey Road. Il faudra plusieurs dizaines de minutes pour que Gilmour découvre l’identité de cet individu plus que louche. Syd Barrett, revenu d’entre les morts, a repris sa place au sein du navire qu’il a conçu puis quitté depuis…1968 ! La claque est violente pour tout le monde, même les techniciens d’Abbey Road, mais encore plus pour les autre Floyd. Quelques-uns fondent en larmes, Waters compris. Par une quelconque magie céleste au sens de l’humour acerbe, la providence a renvoyé Syd à Pink Floyd le jour où ils repassaient les bandes de Shine on You Crazy Diamond, le morceau qui lui est dédié, consacré. Le dandy flamboyant des sixties à laisser place à un personnage débonnaire, complètement déconnecté de la réalité. Il n’est pas capable de tenir une conversation et quand les autres lui demandent ce qu’il devient, il répond qu’il a une télé couleur et un frigo rempli de côtelettes de porc mais qu’il doit constamment en racheter car elles moisissent. Quand la bande de Shine On est passée, Syd qui est à des années lumières (tout court) d’imaginer que la chanson parle de lui, trouve l’ensemble mou et pas à son goût. Petit détail symbolique, le fondu du morceau correspondant à la neuvième et dernière partie contient une partie de See Emily Play, composition de Barrett. D’ailleurs, comme ce fut le cas pour le Lucy in the Sky with Diamonds des Beatles où certains lurent LSD, Shine on You Crazy Diamond donnerait SYD, en partie du moins. Son passage impromptu laisse tout le monde dévasté et conforte Waters dans la démarche qu’il veut adopter pour le disque. Comme Jean-Jacques Rousseau l’exprime dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire ou encore Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, le compositeur cultive la nostalgie d’une époque révolue et la réminiscence de ce passé douloureux. Il exprime ses regrets et sa culpabilité vis-à-vis de son impuissance notoire dans la déchéance de ce diamant fou qui continue à briller mais plus que dans son souvenir. La thématique de l’absence est plus que jamais de circonstance. Barrett disparaît un peu plus tard dans la journée sans prévenir, lors d’un repas à la cantine d’Abbey Road et plus personne ne le reverra jusqu’à sa mort en 2006.

Orphelin de Parsons, Pink Floyd fait appel à Brian Humphries un jeune ingénieur du son qui avait déjà travaillé sur la bande originale de More en 1969. Mais le pauvre hère met les pieds aux studios Abbey Road pour la première fois de sa carrière et peine à trouver ses marques dans ce temple de la technologie dernier cri. Ce qui l’amènera à flinguer accidentellement l'introduction de Shine On en ajoutant trop d’écho sur les parties d’orgue. Erreur irréversible gâchant plusieurs heures de travail.

Outre la thématique principale du disque que constituent l’ouverture et la clôture de celui-ci, l’autre sujet abordé est celui de l’industrie musicale. Un regard désabusé et une critique virulente qui se retrouvent dans les deux titres Welcome to the Machine et Have a Cigar. Le premier frappe par l’aspect froid et déshumanisé de ses arrangements. Bidouillé par Waters sur un synthétiseur EMS VCS-3 qu’il maîtrise à la perfection depuis son utilisation sur On The Run, des bruitages de machinerie oppressante le font clairement sonner comme de la musique concrète et avant-gardiste. La 12 cordes de Gilmour ajoute à la densité chargée du morceau. Le texte démontre la désillusion de Waters envers les grands magnats du disque qui selon lui pense plus à l’argent qu’engendre la musique plutôt qu’à la musique elle-même. Le musicien sombre alors dans un processus inéluctable d’asservissement, les rouages de la Machine broyant son talent au profit du dollar. Mais cette allégorie ne s’applique pas essentiellement au business artistique mais bien à la société entière, cette Machine kafkaïenne n’étant rien d’autre que la vie au final.

C’est le même sujet qui est traité dans Have a Cigar (Assis-toi, prends un cigare !) où un monologue est tenu par un patron de disque à l’affût de la nouvelle star. La tonalité ironique et grinçante du propos (Well I’ve always had a deep respect and I mean that most sincerely – J’ai toujours eu un profond respect et je suis vraiment sincère) rejoignent l’absurdité de la caricature qui ne sait même pas à qui il a affaire véritablement (Oh by the way, Which one’s Pink ? – Oh au fait, lequel d’entre vous est Pink ?), car seulement intéressé par le profit (We call it riding the gravy train – On appelle ça la machine à fric). Le morceau est le seul de l’album à être purement rock & roll, accentuant le côté commercial du single et à contre-courant des autres compositions du groupe. Mais la particularité de ce titre est qu’il n’est chanté par aucun membre de Pink Floyd. C’est Roy Harper, un chanteur folk anglais et ami du groupe qui s’en charge. La texture vocale de Waters ne lui permettant pas d’atteindre les aigus exigés et éreintée par les tournées excessives, Gilmour réticent à le remplacer, il suggéra comme une boutade de la proposer à Harper qui enregistrait dans le studio voisin. A sa grande surprise, les autres trouvèrent la proposition convaincante. Waters regretta par la suite de ne pas avoir tenu lui-même le chant, trouvant la version finale trop éloignée de ses attentes. De plus, Harper qui ne fut pas rémunéré un centime (Gilmour lui grava quelques soli pour son album en compensation) le relança plusieurs fois les années suivantes pour un petit geste, en vain. Welcome to the Machine et Have a Cigar furent souvent considérés par les fans comme des explications à la folie de Barret, qui aurait craqué psychologiquement à la pression des maisons de disque.

Le morceau qui donne son nom à l’album est au départ une idée de Gilmour, qui trouve le riff d’ouverture après s’être payé une guitare 12 cordes. Ces quelques notes intriguent grandement Waters comme ce fut le cas pour Shine On et c’est à quatre mains que Wish You Were Here est composé. Ils travaillent ensemble l’assise musicale et Waters à son habitude se charge des textes. Dans l’esprit de l’album, ceux-ci sont empreints d’un vague à l’âme et la référence à Syd Barrett est une nouvelle fois évidente. Pour l’auditeur tout du moins. Car Waters a toujours déclaré que ce titre parlait de lui en premier lieu, du rôle de chacun dans le grand cercle de la vie, et comment prendre cette dernière en main. Même si c’est Gilmour qui la chante. Dans tous les cas, Wish You Were Here (J’aimerais que tu sois là) peut avoir tout autant de significations possibles, elle synthétise littéralement et à la perfection la thématique de l’absence.

Le célèbre violoniste français de jazz Stéphane Grappelli (qui joua des années avec Django Reinhardt) se trouvait au même moment à Abbey Road où il enregistrait avec un autre grand nom, Yehudi Menuhin. Il fut invité par Gilmour à combler le vide dans l’outro du morceau avant le pont vers la dernière partie de Shine On. Il accepta, moyennant tout de même 300£ (environ 2.000 euros actuels) mais sa collaboration ne fut même pas retenue dans le mixage final. Seulement quelques notes peuvent être perçues à la toute fin du titre mais il fut décidé par Waters qu’il serait trop insultant de le créditer pour si peu. L’intro du morceau est aussi très intéressante. Les bribes de conversations d’un talkshow radiophonique furent captées de l’autoradio de Gilmour, suivies de quelques notes de la 4ème symphonie de Tchaikovsky. Il fit sortir le son de sa 12 cordes et les arpèges de son acoustique de la même manière, donnant l’impression qu’il est lui-même à l’antenne.

 

Nice to Meet You !

Le collectif Hipgnosis formé de Storm Thorgerson et Aubrey Powell, fort de leur longue collaboration avec Pink Floyd, est rappelé pour se charger de la pochette. Les quatre sont restés assez vague sur ce qu’il voulait, donnant à Storm le thème du disque (l’absence) et lui faisant écouter quelques démos enregistrées. C’est d’ailleurs l’idée principale qu’il retiendra, loin des allusions à la folie de Syd Barrett. Pour commencer, il élimine la possibilité de créer une pochette vide : les Beatles l’ont déjà fait avec le White Album. Ce sera donc le plastique d’emballage du disque qui sera entièrement noir, sans aucune indication de son contenu. Roxy Music l’avait fait quelques mois auparavant avec son Country Life qui avait été censuré dans plusieurs pays car dévoilant deux femmes nues. L’album avait alors été vendu emballé dans une cellophane verte opaque.

Mais la maison de disque américaine saute au plafond, ne comprenant pas la finalité de vendre l’album le plus attendu au monde dans une pochette noire que personne ne trouvera. Hipgnosis cède à la pression d’ajouter le logo de la poignée de main mécanique en vignette collée sur le plastique. Cette dernière a été conçue par le graphiste George Hardie qui avait déjà offert au groupe la vignette des pyramides sur Dark Side. C’est un clin d’œil aux titres Welcome to the Machine (les mains cybernétiques) et Have a Cigar, symbolisant la poignée de main de la signature de contrat. Plus tard ce visuel se retrouvera dans certains pressages directement sur le vinyle.

La photographie de l’homme en feu a elle été prise dans les studios de la Warner à Hollywood. Elle représente le point de vue de Powell et Thorgerson sur l’industrie musical dont traite le disque. Le terme ‘consumé par le système’ revenait régulièrement lors des réunions de travail et c’est une idée qui a fait son chemin. Deux cascadeurs hollywoodiens sont appelés pour la séance photo, Ronnie Rondell (l’homme en flammes) et Danny Rogers. Rondell est vêtu d’une combinaison ignifuge ainsi qu’un casque coiffé d’une perruque. Aubrey Powell se charge des clichés et avait prévu plusieurs prises mais un fort vent va compromettre ses projets, rabattant les flammes sur le visage du cascadeur. Ce dernier refuse de recommencer et une poignée de photos seulement résulte du projet.

L’album comprenait aussi comme son prédécesseur plusieurs vignettes à l’intérieur du LP. Le commercial dans le désert avec sa mallette et le disque qu’il propose (énième allusion à l’industrie musicale) a un aspect visuel très proche des œuvres de Magritte. Il « vend son âme dans le désert » selon les termes de Thorgerson. Cette photographie ainsi que celle du nageur dans le sable, traduisant l’absence par l’absence d’eau, ont été prises par Powell dans le désert de Yuma en Californie. Le voile qui s’envole est une autre allusion à l’absence. Le cliché du nageur faisant le poirier a lui été réalisé à Mono Lake, un lac salé situé encore en Californie. Cette fois-ci l’absence est celle d’ondes à la surface. Pour y parvenir, le modèle était pourvu de bouteilles d’oxygène (ce qui ne l’a pas empêché de devoir retenir son souffle) et s’accrochait à une chaise enfoncée dans le limon du lac.

 

Hommages et parodies :

 

Les avis de la presse à l’époque :

« Sans Pink Floyd, nous n’aurions pas cette multitude de groupes space-rock issus du vieux continent (Hawkwind, Can, Amon Dull II et tous leurs petits amis) pour se défouler. Ils furent les premiers à explorer les limites des sphères célestes, et leur supériorité artistique et commerciale, si jamais elle était mise en doute, fut brutalement confirmée par Dark Side of the Moon. Cet album de 1973 s’est maintenant écoulé à plus de 6 millions d’unités dans le monde, 3 millions rien qu’aux Etats-Unis. Les précommandes pour leur nouvel opus (deux ans de préparation) ont dépassé les 900.000, un record dans l’histoire de la Columbia.

Le bruit court que le délai a été rallongé par la propre paranoïa du groupe. Sortir un nouveau disque les poussait à entrer dans une comparaison perdue d’avance avec leur précédent enregistrement. Et leurs peurs se sont réalisées. De leur propre aveu, Pink Floyd ne se reposera jamais sur ses lauriers dans la maîtrise de leurs instruments. Leur habilité culmine toujours au plus haut niveau. L’illusion de cette complexité, qui poussa une légion de critiques à l’encenser et à crier au chef d’œuvre, n’était en réalité rien de plus que la manipulation habile d’éléments simplifiés (les trois accords basiques que tout le monde utilise) que toute formation pourrait aisément reproduire note par note.

Ce qui rendait Dark Side of the Moon si frappant était que les limites semblaient avoir été atteintes. Par le passé, Pink Floyd a souvent mis la barre plus haute que leurs propres compétences techniques mais tout sur ce disque semblait parfaitement calculé pour ne pas être trop hautain. La combinaison d’un jeu élémentaire mais impeccable et des effets studio appropriés a créé une musique d’ambiance spéciale qui a soudain eu du sens pour des gens qui n’auraient jamais été amené à acheter un de leurs précédents albums. Mais la majeure partie de la musique de ce disque semble déterminée à conforter Pink Floyd comme un autre groupe de rock classique.

Le soldat Gilmour est à bien des égards le plus techniquement efficace. Sans être un guitar-hero, il n’en a pas moins des idées assez intelligentes pour maintenir le lien ultra important entre le groupe et les attentes du public. Il se surpasse à plusieurs reprises sur Wish You Were Here, se livrant à des solos prolongés qui le confortent comme un guitariste doué pensant avec ses doigts au lieu de sa tête.

Gilmour joue un agréable duo acoustique (avec lui-même à travers une radio) comme intro du titre éponyme, qui a des échos vaguement plaisants de Loudon Wainwright dans son approche. C’est la chanson la plus réussie sur l’album avant que le groupe entier fasse son entrée sans facettes, à un point où le titre bascule dans le pastiche sans personnalité. Après tout ce temps qu’ils ont consacré à modeler en groupe leurs insuffisances en quelque chose d’unique, Pink Floyd devrait savoir mieux que quiconque se retourner pour offrir une alternative aux chansons rock traditionnelles.

La maîtrise complète du studio en tant qu’instrument supplémentaire, une option qu’ils ont intégrée bien plus efficacement que la plupart des autres, a été cruciale pour apprendre à vivre avec leurs limites. Mais ici, où ils ont fait le choix d’aller droit au but, les effets sont accentués au point où tout semble surjoué. Et leur musique en pâtit, les effets sonnent creux. La tonalité globale perd les dimensions parfois époustouflantes qui ont fait de Dark Side of the Moon un élément de choix pour les personnes n’ayant jamais considéré Pink Floyd comme autre chose qu’un groupe de space rock bruyant.

Shine on You Crazy Diamond est initialement intéressant car il prétend aborder le sujet de Syd Barrett, le guide, la lumière perdue à jamais du Floyd originel. Mais le potentiel du projet n’est pas concrétisé ; ils donnent une lecture si terre à terre et froide du sujet qu’ils pourraient tout aussi bien chanter sur le beau-frère de Roger Waters prenant un ticket de parking. Ce comportement désinvolte pousse, entre autres choses, une légère comparaison avec tous les petits orchestres de space-rock qu’ils ont inconsciemment engendré. La seule chose que ces groupes ont pour eux, dans leur cacophonie inepte, est une passion sincère pour leur art. Et la passion est tout ce dont Pink Floyd est dépourvu.

Wish You Were Here est à propos de l’industrie du disque qui a contribué à la réussite et à la chute de Syd Barrett. Ils offrent même un chant à Roy Harper, un obscur mais respecté compositeur britannique pour qui cette industrie n’a jamais vraiment fonctionné, pour ajouter cette mesure authentique du cynisme vaincu. Cependant, le ton est si solennel qu’on se demande où ils veulent en venir. Si votre critique de l’industrie n’est pas assez vivante et criarde pour transcender votre travail, vous êtes amené à vous fourvoyer. En n’offrant pas davantage qu’un soupçon d’honnêteté libératrice, l’album file entre les doigts de Pink Floyd. »

Ben Edmonds, Rolling Stone, 6 novembre 1975

« Au cours de l’élaboration et de l’enregistrement de Wish You Were Here, les membres de Pink Floyd ont réalisé la nouvelle célébrité qui était la leur et la pression qu’incombait un nouvel album. Une sérieuse crise de compositions et d’interruptions fréquentes entre deux tournées ont rajouté à cette pression au cours de l‘année 1974 et début 1975, mais le concept a finalement vu le jour et l’album fut achevé. Bien que ce disque est presque entièrement composé par le bassiste Roger Waters, et traite en grande partie du membre fondateur Syd Barrett, c’est aussi un véritable tour de force de la part du chanteur-guitariste David Gilmour, qui apport des textures indélébiles et de riffs acérés tout au long de l’album.

Après le succès mondial de Dark Side of the Moon en 1973, le groupe négocia un nouveau contrat qui leur fournit une avance d’un million de dollars. Lors de sa tournée européenne en 1974, le groupe composa trois morceaux à rallonge, Raving and Droolin, You Gotta Be Crazy et Shine on You Crazy Diamond. Ce dernier deviendra la pièce maîtresse principale autour duquel sera construit le concept de l’album.

Wish You Were Here a été entièrement produit par Pink Floyd, assisté de l’ingénieur du son Brian Humphries qui avait déjà travaillé avec le groupe sur l’album More en 1969. Comme son prédécesseur, l’album a été intégralement enregistré aux mythiques studios Abbey Road. Humphries qui n’avait jamais travaillé dans ces locaux auparavant, rencontra d’ailleurs quelques difficultés d’adaptation au début. Mais ces difficultés techniques n’étaient rien en comparaison à l’incroyable apparition que fit Barrett himself  lors du mixage de Shine on You Crazy Diamond, qui traite évidemment de lui. Barrett était venu assister au mariage de Gilmour le 5 juin 1975, alors que les quatre membres du groupe étaient en régie. Aucun d’entre eux ne l’avait reconnu au premier coup d’œil car il s’était rasé la tête et les sourcils. Une fois qu’ils ont réalisé de qui il s’agissait, ils se rendirent rapidement compte qu’il était incapable de tenir une conversation normale et n’avait aucune idée qu’il était le sujet de la chanson du jour.

La première partie de Shine on You Crazy Diamond sonne totalement innovante dès le début, pièce expérimentale utilisant le synthétiseur ARP et l’orgue Hammond. Après cette longue intro, la deuxième section instrumentale est beaucoup plus riche musicalement, construite sur un solide riff à quatre notes de Gilmour auquel il ajoute une deuxième piste bluesy, rapidement rejoint par le reste du groupe. Cette deuxième section joue en quelque sorte le rôle d’ouverture du disque, avec Wright exécutant une partie piano calme et lente, et Gilmour revenant avec un jeu plus féroce. Finalement, le chant de Waters arrive pour délivrer son point de vue sur Syd Barrett. Gilmour ajoute une deuxième piste à sa Stratocaster entre les deux couplets et les dernières minutes du morceau sont consacrées au saxophone de Dick Parry qui livre un long solo s’évanouissant dans le titre suivant.

Welcome to the Machine est une chanson à textes avec une abondance d’effets sonores et de synthétiseurs donnant la part belle au travail studio. Cependant, c’est surement la composition la moins créative car c’est juste une acoustique écrasée par des bruits assourdissants de sombre machinerie avec peu de rythmes traditionnels. La chanson se construit légèrement au milieu mais retombe malheureusement dans les arrangements sonores du début, manquant le coche d’en faire quelque chose de valable. La deuxième face de l’album débute avec les riffs sauvages de Gilmour, subtilement accompagné par la basse de Waters et le piano électrique de Wright pour une assise rythmique riche et puissante. Ce dernier ajoute ensuite le riff de synthé qui apporte la signature de ce morceau chanté exceptionnellement par Roy Harper, invité par Waters et Gilmour. En tout cas, le style de Harper s’accorde parfaitement au son de Pink Floyd, semblant se situer au juste milieu entre Waters et Gilmour, tout en ajoutant sa touche personnelle. Les deux dernières minutes nous offrent un puissant solo de Gilmour, rythmé par le reste du groupe sous des airs funky, en particulier Mason qui devient de plus en plus intense.

S’ouvrant sur une intro sonique, Wish You Were Here est le véritable clou de l’album, une piste acoustique dépouillée de tout ornement mettant en avant la voix rauque et folk de Gilmour. L’arrangement complet du morceau contient pléthore inspirations musicales, allant d’un piano country à une guitare blues aux pads de synthétiseurs modernes. Le crochet de cette piste atypique vient durant le couplet final qui mène à une outro où Gilmour singe vocalement ses propres sustain alors que la chanson se fond dans un effet de vent lointain. Cela mène à la deuxième partie de Shine on You Crazy Diamond qui commence par une basse cool et un riff de guitare qui n’est pas sans rappeler One of These Days de l‘album Meddle de 1971, jusqu’à sa distorsion sous les coups de pédale steel. Après un brusque retour au thème principal pour deux couplets, la suite se tourne tout aussi brusquement vers une section funky de clavinet joué par Wright, qui est divertissant malgré qu’elle brise la cohésion musicale initiale. Les parties finales du morceau sonnent étrangement car elles semblent vraiment partir dans tous les sens, juste du remplissage sans direction pour clôturer le disque dans un fondu long et décevant, une triste manière de terminer.

Stan Denscom, Daily Mail, 15 décembre 1975

 

Anec-doses :

- Les concerts devenaient de plus en plus impressionnants. Depuis la tournée Dark Side, un avion accroché à un filin venait s’écraser sur scène dans une déflagration d’effets spéciaux. Toujours en quête d’effets visuels de plus en plus complexes, la pyramide gonflable à l’effigie de l’album fut une idée de Waters, fort de ses études d’architecture. Une base de soixante mètres carrés, une hauteur de vingt-cinq mètres, un volume d’hélium suffisant pour un Zeppelin, elle devait servir à délimiter l’espace scénique et était surmontée d’un toit gonflable qui s’élevait dans les airs à l’aide d’un câble. Mais après seulement deux semaines d’utilisation sur le sol américain, confrontée à des vents violents, la pyramide s’envola purement et simplement dans le ciel de Pittsburgh sous les yeux ébahis des spectateurs dont un s’exclamant : « Merde, la pyramide accouche ! » Elle échoua sur le parking, immédiatement mise en pièces par d’avides collectionneurs.

Les effets pyrotechniques prenaient aussi une place croissante dans les spectacles. Même si les débuts furent bancals. Lors d’un concert à Detroit, un dosage excessif de poudre eut pour conséquence une explosion monumentale en lieu et place du flash attendu, soufflant les membranes des enceintes. Des caissons de basse giclèrent jusqu’à dix rangs de la scène, sièges heureusement vides. Des éclats de métal volant un peu partout touchèrent un spectateur qui refusa d’être conduit à l’hôpital contre un tee-shirt en dédommagement. A Boston, des compagnies de pompiers furent dépêchées pour empêcher les techniciens de faire exploser quoi que ce soit. Les membres de l’équipe durent cacher les engins pyrotechniques dans des caisses discrètes. Et lors de la première explosion servant de leurre, plusieurs pompiers ceinturèrent les coupables, avant de réaliser qu’une explosion plus impressionnante venait d’avoir lieu. Plus tard, le groupe s’adjoint les services de Derek Meddings, doyen des effets spéciaux, célèbre pour son travail dans les films de James Bond.

- Sur la disette productive du groupe lors des sessions d’enregistrement de Wish You Were Here :

« C’était une vraie torture. Le groupe était seulement présent physiquement. Nos corps étaient bien là, mais nos esprits et nos têtes ailleurs. » - Roger Waters

« Je dois confesser que c’était une période très difficile. Tous nos rêves d’enfance avaient été en quelque sorte exaucés, nous avions les plus grosse ventes de disque au monde et tout ce qui en découlait : les filles, l’argent, la célébrité et tout ça… nous étions comblés et nous devions redéfinir ce que nous voulions vraiment. Repartir de zéro, trouver un but nouveau. C’était une période plutôt confuse et vide pour un moment. » - David Gilmour

« L’album entier viens de ces quatre notes de Dave sur Shine On. On l’a senti venir, c’était vraiment un très beau phrasé. Cela a mené à ce que je pense être notre meilleur album, le plus coloré, celui avec le plus de sentiments. Shine On allait être enregistrée quand les paroles à propos de Syd ont été écrites. Je marchais dans le studio à Abbey Road, Roger était assis, en train de mixer à la console, et j’ai vu ce gros bonhomme chauve assis sur le divan derrière. Je ne pensais rien de particulier à propos de lui. A cette époque il était banal que des étrangers assistent à nos sessions. Et Roger a dit “Tu ne sais pas qui est ce mec pas vrai ? C’est Syd”. C’était un choc énorme, je ne l’avais pas vu depuis à peu près 6 ans. Il se levait, allait se laver les dents, mettais sa brosse à dents de côté et se rasseyait. A un moment il s’est levé et a dit “OK, quand est-ce que je prends la guitare ?”. Et bien sûr il n’avait pas de guitare avec lui. Et nous avons dit, désolé Syd, les parties guitares sont toute terminées. » - Rick Wright

« C’était un disque très difficile à faire. Roger devenait de plus en plus irritable. On devenait vieux. Nous avions des enfants. Il y avait beaucoup plus de problèmes entre nous, les gens arrivaient au studio en retard, ce que nous n’aimions pas du tout. Il y avait aussi beaucoup de pression sur moi pour que je sois plus précis et moins volage dans mon jeu. Mais je pense que c’est un album qui passe très bien. C’est comme un descendant de Meddle, dans la démarche et l’utilisation de thèmes répétitifs. » - Nick Mason

- Wish You Were Here était déjà un succès commercial avant même sa sortie et quoi que Floyd eut sorti. Les précommandes en Grande-Bretagne dépassèrent les 250.000 unités ce qui plaça EMI dans l’embarras, ne réussissant à honorer seulement la moitié. Le label américain Columbia reçoit lui 900.000 commandes, un record inégalé. Il est même certifié disque d’argent et d’or avant même sa sortie. L’album est automatiquement propulsé au sommet des charts.

- Tout au long de la carrière de Pink Floyd, de nombreux enregistrements pirates ont vu le jour. Mais aucune bande ne fait état des sessions domestiques du projet Household Object. Pourtant, une seule chute fut conservée pour se retrouver sur Wish You Were Here. Le son particulier d’un doigt passé autour d’un verre de cristal se retrouve lors des premières secondes de l’introduction de Shine on You Crazy Diamond (Part I-V). Les notes de sessions qui restèrent révèlent une curieuse collection de titres loufoques : Carrot Crunching, Papa Was a Rollin’ Floyd, Nozee ou The Hard Way.

- La tournée estivale 1974 qui emmena Pink Floyd dans l’Hexagone déclencha un évènement particulièrement spécial. Deux ans auparavant, le groupe avait signé un contrat avec les boissons Gini au Maroc et cette publicité prenait effet exclusivement en France. De l’argent facile, le groupe avait cédé aux sirènes de la cupidité selon Mason. Mais une clause de ce contrat stipulait qu’une troupe de figurants faisant de la promotion pour la marque les accompagnerait à chaque déplacement en France. Une bande de ringards en lunettes noires et blousons de cuir se pavanait lors des concerts arborant des panneaux Gini. De quoi perdre toute crédibilité durement gagnée auprès des fans français.

- C’est l‘album préféré de Rick Wright et David Gilmour selon leurs propres affirmations. Le premier clamant que « c’est un album que je peux écouter par pur plaisir et il n’y en a pas beaucoup (de Floyd) ». Le guitariste lui tend à penser que « c’est mon album préféré je pense. Le résultat final, quel qu’il soit, m’a laissé vraiment très très heureux. Je l‘apprécie énormément. »