Breakfast in America

Au crépuscule des seventies, le rock progressif qui avait outrageusement dominé la décennie, commence à s’essouffler. Pink Floyd, son plus digne représentant, vient de graver ce qui deviendra son épitaphe (The Wall) et Queen (qui reste le seul groupe à tirer son épingle du jeu) peine tout de même à regagner les sommets qui constituaient A Night at the Opera en 1975. Genesis est encore orphelin de Peter Gabriel et Phil Collins n’a pas encore trouvé la recette qui fera leur succès commercial dans les années quatre-vingt. Le glam-rock de David Bowie et Marc Bolan a tiré sa révérence aussi vite qu’il était apparu et le mouvement punk (mené par les Clash ou les Sex Pistols) qui s’enorgueillissait de vouloir enterrer ses aînés fut le premier à trépasser. Si les anglais ont écrasé la concurrence durant les sixties, il est incontestable que les américains ont depuis repris le flambeau. Jackson Browne ou Neil Young semblent être les derniers mohicans d’un rock contestataire et engagé mais qui continue à séduire le grand public. The Eagles ont invité leur auditoire à séjourner en 1976 dans leur Hotel California (écoulé à environ 35 millions d’exemplaires) mais c’est étrangement leur Their Greatest Hits (1971-1975) sorti la même année qui restera pendant 33 ans l’album le plus vendu aux Etats-Unis et une des plus grosse ventes de tous les temps (42 millions de copies). Les aigles rejoignent le ‘flamand rose’ et ses 50 millions de Dark Side of the Moon ainsi qu’un autre groupe anglais reconverti à la religion californienne dont on oublie souvent les origines londoniennes, Fleetwood Mac, qui en 1977 offre son sublime Rumours vendu depuis à plus de 40 millions d’unités. Et même les australiens d’ACDC semblent vouloir leur part du gâteau, peaufinant cette même année 1979 leur Highway to Hell, sans savoir que c’est la route que prendrait leur chanteur Bon Scott un an plus tard.

C’est dans cette mort à petit feu du rock progressif, que les anglais de Supertramp, forts du succès de Crime of the Century cinq ans plus tôt (Bloody Well Right, Dreamer) décident de livrer ce qui deviendra une pièce maîtresse et incontournable de leur discographie et signent par la même occasion le retour fracassant du pays d’Albion sur le devant de la scène, ouvrant une route royale au triomphe futur de Dire Straits ou autre Phil Collins.

Hello Stranger :

Le précédent album de Supertramp, Even in the Quietest Moments…, déjà en partie enregistré à Los Angeles avait rencontré un franc succès au pays de l’Oncle Sam et devint rapidement le premier disque d’or certifié du groupe. A contre-courant du rock progressif et du hard rock qui cartonnent au même moment et qui sont de plus en plus calibrés pour être joués dans des stades gigantesques (Pink Floyd, The Rolling Stones ou Aerosmith), ce LP se veut modeste dans la production avec plusieurs incursions feutrées et intimistes comme dans le morceau-titre éponyme. Ce fut d’ailleurs leur seul et unique enregistrement à ne pas inclure le fameux piano électrique Wurlitzer qui était devenu leur marque de fabrique et organe de prédilection façonnant leur son reconnaissable depuis leurs débuts. La seule chanson faisant exception et qui clôture l’album est une composition de Roger Hodgson, Fool’s Overture, un collage de diverses instrumentations et de bruitages (un discours de Churchill, une sirène de police, les cloches de Big Ben…) puisant son inspiration dans un poème de William Blake. Un bijou symphonique qui laisse présager Child of Vision et qui sera régulièrement utilisé en tournée pour clôturer les concerts avant le rappel.

Un piano électrique Wurlitzer comme utilisé par Supertramp.

Supertramp retourne en studio en avril 1978 et choisit The Village sur Butler Avenue, lieu d’enregistrement mythique de la côte ouest qui a vu défiler tout le gratin du showbiz, de Lennon au Beach Boys, en passant par les Stones, Clapton, les Doors ou bien encore Fleetwood Mac et Steely Dan. Ils ont en poche l’idée originelle d’un album conceptualisé autour des relations conflictuelles qui peuvent naître entre deux personnes. En l’occurrence Hodgson et Davies. Depuis le dernier LP, les tensions se sont accumulées et ont empiré entre les deux compositeurs. Celles-ci s’envenimeront jusqu’à mener à l’implosion en 1983, un après la sortie de …Famous Last Words…, et le départ de Hodgson laissant Davies seul aux commandes du groupe. Le principal intéressé se défendra toujours devant la presse de ses bonnes relations avec son ancien comparse, prétextant être parti pour relever d’autres défis et par lassitude du succès mondial qui était devenu leur quotidien. L’album doit à la base être une suite de chansons sous forme de questions/réponses entre les deux protagonistes, chacun exprimant ses points de vue et ses croyances, et s’appeler ‘Hello Stranger’ en référence à une composition de Davies. Mais ils décident de changer certains vers un peu trop sombres pour aborder une thématique plus ‘fun’ et enjouée. Hodgson convainc d’ailleurs Davies d’abandonner l’idée première de titre pour ‘Breakfast in America’ qu’il trouve plus approprié au sentiment global du LP. Les différentes pistes traitant des Etats-Unis (Gone Hollywood, Breakfast in America, Child of Vision) additionnées à la mythique pochette parodiant New-York amèneront certains à penser que Supertramp délivre ici une critique facile du rêve américain et de ses dérives. Que nenni. Hodgson avouera avoir composé le morceau donnant son nom à l’album alors qu’il avait seulement dix-sept ans et qu’il n’avait encore jamais mis une semelle sur le sol de l’Oncle Sam. Il semble tout à fait naturel et ‘logical’ que l’album se veut un panégyrique du rêve américain idéalisé par un jeune adolescent anglais admiratif de ‘l’american way of life’. Mais il n’en reste pas moins que les compositions se veulent par moment à double sens, l’éloge pouvant alors être interprété a contrario comme des piques acerbes contre cette société capitaliste déshumanisante que Hodgson et Davies ont appris à connaître depuis qu’ils ont posé leurs valises en Californie deux ans auparavant.

L’album connaît un succès phénoménal dès sa sortie, se classant au sommet des charts dans de nombreux pays à l’exception étrange de la Grande-Bretagne où il atteint ‘seulement’ la troisième place. Les ventes suivent largement la critique, le LP s’étant écoulé à plus de 20 millions d’exemplaires depuis sa sortie. Mention spéciale à la France où Supertramp connaîtra probablement sa plus grande renommée (le groupe saura être reconnaissant en choisissant le Pavillon de Paris comme lieu d’enregistrement de son album live Paris sorti l’année suivante) et où Breakfast in America trouvera plus de trois millions de fidèles, ce qui en fait la troisième meilleure vente de l’histoire de l’Hexagone derrière… Francis Cabrel (Samedi soir sur la Terre) et Céline Dion (D’eux). La promotion est aisément facilitée par la publication des singles issus de cette machine à hits : The Logical Song, Breakfast in America, Take The Long Way Home et Goodbye Stranger qui sont à l’exception du dernier morceau tous composés par un Hodgson d’une créativité bouillonnante.

Taking Orders with Libby :

La popularité du disque est indissociable de son packaging et du visuel légendaire de sa pochette. Cette dernière est entrée dans l’histoire de la pop culture pour devenir caractéristique et emblématique de la formation anglaise. Et la responsable se trouve être une femme quinquagénaire, actrice de métier, affublée du pseudonyme Libby. Kate Murtagh de son vrai nom devient alors la figure iconique de Supertramp dont le public ne connait pas souvent les visages de ses membres, à l’instar des quatre Pink Floyd. Le quintette ne possède pas dans ses rangs une personnalité charismatique forte à la Morrison ou Jagger pour s’auto proclamer leader et incarner l’image du groupe. Libby se chargera de devenir aussi reconnaissable que le logo à la langue tirée des Stones, le prisme de Floyd ou encore Eddie la mascotte zombie de Iron Maiden.

Active depuis les années cinquante, Kate a enchaîné les petits rôles dans les séries B toute sa carrière avec quelques incursions dans le septième art avec tout autant de réussite. Elle décroche le rôle de sa vie en devenant malgré elle l’égérie de Supertramp, son sourire jovial apparaissant dans de nombreux spots publicitaires, dans les clips vidéo ainsi qu’en fond visuel lors des concerts organisés. La ‘serveuse’ (‘The waitress’) comme aime l’appeler les membres du groupe devient aussi populaire qu’eux et se verra garder cette étiquette toute sa vie. Agée de 96 ans, elle réside depuis 2010 au Motion Picture & Television Country House & Hospital, une communauté privée réservée aux retraités aisés située sur Mulholland Drive à Los Angeles. Et Kate a toujours un peu de ‘Libby’ en elle.

La pochette est l’œuvre de Mike Doud, directeur artistique de A&M Records, qui a signé la plupart des réalisations du groupe mais a aussi travaillé avec Led Zeppelin, Peter Frampton, Sergio Mendes, Badfinger ou Humble Pie.

Le montage se veut un clin d’œil à peine voilé à la pochette 41 Hits from the Soundtrack of American Graffiti, la bande son tiré du film et sorti en 1973. Il est constitué de trois étapes distinctes. D’abord le premier plan où le hublot indique clairement que la photographie aérienne est prise depuis un avion. Libby se voit muée en statue de la Liberté, soulevant un plateau où trône un verre de jus d’orange à la place du flambeau et tenant un menu où est censée être la tablette du 4 juillet 1776. Enfin, New York en arrière-plan est constitué d’un assemblage de vaisselle et accessoires de cuisine issus du petit-déjeuner pour représenter les gratte-ciel de la Grosse Pomme. Un décor tout droit sorti d’un cartoon Looney Tunes et immédiatement identifiable.

9/11 :

La pochette, entrée dans le panthéon vénéré de ses illustres prédécesseurs, a participé durablement à asseoir le mythe visuel et très représentatif de Supertramp. A tel point, qu’elle fait désormais partie intégrante de la culture populaire. Mais il faudra attendre le 11 septembre 2001 pour qu’un petit malin à l’imagination débordante (et à la paranoïa aussi) décide de ressortir Breakfast in America des tiroirs. Il expose alors la plus folle théorie du rock depuis la mort de Paul McCartney sur le forum conspirationniste de David Icke, un ancien sportif reconverti dans l’art de débusquer les théories du complot les plus loufoques, persuadé que la Terre est gouvernée par des reptiles humanoïdes. Cet internaute zélé fait preuve d’une imagination sans précédent pour démontrer que Supertramp a prédit, 22 ans plus tôt, les attentats contre le World Trade Center. Il est persuadé que les francs-maçons sont les instigateurs de l’attaque et que c’est Stanley August Miesegaes, le financier de Supertramp, qui a disséminé les indices subliminaux sur la pochette.

A droite, Stanley August Miesegaes.

Tout d’abord, Manhattan est photographié depuis l’intérieur d’un avion ce qui fait indéniablement penser aux deux Boeing. Mais c’est lorsque le cliché est ‘inversé’ que la magie opère. Au sommet des tours jumelles apparait alors le ‘UP’ de ‘Supertramp’ qui donne désormais ‘9 11’. Le 11 septembre pour les américains qui placent toujours le mois avant le jour dans la date. Le 911 est aussi le numéro d’urgence des secours aux Etats-Unis.

Le verre de jus d’orange que tient Libby est aussi idéalement placé au pied des Twin Towers. Sa couleur orangée n’est pas sans rappeler celle des flammes qui léchèrent les buildings ce matin-là.

Le dernier détail se trouve être sur la carte où est écrit le titre de l’album dont le trait de plume se termine par un avion. Enfin, les attentats du World Trade Center ont eu lieu aux environs de 9 heures du matin, l’heure du petit déjeuner (breakfast).

La coïncidence est encore plus frappante pour certains sur le 45 tours issu du LP où l’on voit le verre de jus d’orange se renverser dans une gestuelle prophétique. Et puis un précédent disque de Supertramp portait le titre de Crime of the Century, la liaison est alors toute trouvée.

Les avis de la presse à l’époque :

Breakfast in America’ est un album parfait pour les sonorités post-Beatles, de l‘art-rock britannique centré sur le clavier qui trouve l'équilibre le plus judicieux entre la pop symphonique classique et le rock & roll. Alors que les LP antérieurs de Supertramp s’embourbaient dans des longueurs interminables, pastiches de Genesis, les chansons ici sont extraordinairement mélodiques et concisément structurées, reflétant l’inspiration de ces musiciens dans la pop américaine depuis leur passage à Los Angeles en 1977.

Le problème majeur de Supertramp est une dichotomie croissante entre leur style auditif rapsodique et un pessimisme de fin d'empire. La musique dans Gone Hollywood est tellement imprégnée d'une excitation romantique qu'il est difficile de croire l'ennui que les paroles prétendent: "So many creeps in Hollywood / ... Ain’t nothing new in my life today." Bien que stéréotypé, les falsettos dans le style Beach Boys sur Goodbye Stranger, un fantasme inhabituellement heureux sur les révélations qu’apportent le petit matin, semblent beaucoup plus honnêtes.
Mais le vent de fraîcheur le plus agréable reste The Logical Song. Dans ce petit chef-d'œuvre, le chanteur Roger Hodgson invoque un citoyen lambda qui exècre une éducation modèle qui prêche un jargon catégorique au lieu de connaissance et de sensibilité. "And they show me a world, where I could be so dependable, clinical, intellectual, cynical", déclare-t-il, ébranlant des assonances à trois et quatre syllabes avec une langue d'écolier dans la veine de Ray Davies des Kinks. Les notes flamencos fleurissent et un solo de saxophone judicieux aide à détendre l’atmosphère avec un brin de légèreté.
La prochaine chose "logique" à faire pour ces gars avec leur technique géniale serait de l'orienter davantage vers cette ironie drôlatre tout en gagnant en maturité. Ensuite, Supertramp pourrait devenir non seulement le groupe d'art-rock actuel le plus performant, mais l'un des plus intéressants.
Stephen Holden, Rolling Stone, 14 juin 1979.
Anec-doses :
- Ringo Starr a souvent déclaré en interview que si les Beatles ne s’étaient pas séparés et avaient sorti d’autres disques durant les années soixante-dix, leur musique se serait sûrement approchée de ce que faisait Supertramp.
- En 1980, Supertramp sort le live Paris enregistré l’année précédente au Pavillon de Paris. Auréolé du succès de Breakfast in America, le groupe organise une tournée mondiale et s’arrête en France à l’automne 1979 (Avignon, Lyon, Dijon, Nantes, Bordeaux) pour jouer cinq nuits à guichet fermé dans la capitale du 29 novembre au 2 décembre. Le carton est sans précédent au pays de Molière. Mais il n’en a pas toujours été de même. Ils étaient déjà passés par le Bataclan de Paris le 26 février 1975 lors de la tournée Crime of the Century pour ne réaliser que… huit entrées. Autant dire que ce n'est pas très glorieux, mais c'est sans compter ce que leur manager leur avoua plus tard dans la soirée : il avait acheté six de ces huit places.

- Le nom du groupe et le premier enregistrement provient du roman de 1908 The Autobiography of a Super-Tramp ('Autobiographie d'un super-vagabond') par le gallois W.H. Davies, et a été proposé par Richard Palmer, qui venait de lire le livre quand il a rejoint le groupe.

- Pour promouvoir l'album Breakfast in America Kate ‘Libby’ Murdock, l'actrice qui apparaît sur la couverture de l'album, était responsable du petit déjeuner pour accueillir les critiques de presse à l’hôtel. Les charges s’élevaient quotidiennement à 2500 $.

- Mike Doud se vit décerner un Grammy Award en 1980 pour sa réalisation de Breakfast in America. Supertramp fut nominé dans huit catégories et fut récompensé pour trois d'entre elles dont "Meilleure vente internationale" et "Meilleur enregistrement".

- En raison du bruit excessif qui était dans le studio pendant les enregistrements, John Helliwell a dû enregistrer la partie saxo de The Logical Song dans une salle de bain et assis sur la cuvette des toilettes. Ce qui amena Rick Davies a parié 100 $ avec Bob Siebenberg que l’album, qu’il trouvait moyennement réussi, serait un flop commercial.

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