Morrison Hotel

Lorsque les Doors retournent aux Studios Elektra de Los Angeles à l’automne 1969, le moral du quatuor n’est pas au beau fixe. Leur dernier LP The Soft Parade, sorti au début de l’été, fut un fiasco complet. Descendu en flèche par la critique, les arrangements de cuivres et cordes qui constituent l’album, loin des standards musicaux de leurs débuts accusèrent une réception froide et mitigée de la part de la presse comme des fans de la première heure. La sophistication grandiloquente dominant leur dernière production musicale en fera la pire vente de leur discographie, malgré le succès franc du 45 tours promotionnel Touch Me qui recevra de nombreux éloges et une pluie de récompenses.

Le gros point noir de cette année charnière est sans nul doute le concert de Miami, le 1er mars, où Morrison aurait dévoilé son sexe aux quelques 12.000 personnes de l’assistance. Aucune personne présente ce soir-là ne viendra confirmer ce qui est par la suite entré dans la légende Morrisonienne, le principal intéressé se déclarant trop saoul pour se souvenir. Un mois plus tard, ce n’est pas moins de quatre chefs d’accusations qui sont retenus contre lui (« comportement indécent », « exhibition indécente », « outrage aux bonnes mœurs » et « ivresse publique ») ainsi qu’un mandat d’arrêt à son encontre.

Mais le facteur le plus inquiétant sommeille dans la scission qui est en train d’opérer entre Jim et le reste du groupe. L’Apollon élégiaque et élancé qu’il fut par le passé a laissé place à un alcoolique à la barbe massive, le regard vitreux et le ventre rond des dizaines de bières qu’il s’envoie quotidiennement. Bill Siddons, leur manager, se souvient d’une session de Morrison Hotel où il liquida pas moins de trente-six bières. ‘Woke up this morning & got myself a beer’ chante Jim dans Roadhouse Blues. Et tout le monde veut bien le croire.

Il y a toujours eu un gouffre entre la vision de poète torturé qu’avait Morrison de son groupe et les trois autres, musiciens de formation, qui avaient une approche toute différente de la voie à suivre. Ils ne pouvaient vraisemblablement plus assumer les frasques à répétition et la dimension abyssale de leur chanteur. Même Ray Manzarek, qui avait toujours pris la défense de Jim au sein du groupe, ne semblait plus être sur la même longueur d’ondes que son ami. Paul Rothchild, leur producteur, passait le plus clair de son temps à vainement ‘connecter’ Jim au groupe. C’est dans cette atmosphère délétère que Jac Holzman, président d’Eletra Records, invita les Doors à exorciser leurs démons en studio en planchant sur un nouvel album. La tendance musicale étant alors au revival et à un retour aux sources de la musique rock (les Beatles venaient de sortir le single Get Back et Abbey Road, les Stones leur Beggars Banquet, le Creedence cartonnait et l’album en tête des ventes se trouvait être le deuxième LP du groupe canadien The Band), les morceaux sont travaillés dans une veine blues classique. La voix de Morrison, éraillée par sa consommation excessive d’alcool et de tabac, colle parfaitement au projet et à la sonorité globale du disque.

A sa sortie le 9 février 1970, Morrison Hotel fut un succès commercial, trustant les sommets des charts, et redorant le blason des Doors qui n’avaient eu de cesse l’année précédente de tomber de Charybde en Scylla. La presse quant à elle, resta mitigée et divisée, même si elle salua le coming-back des Doors à un son plus épuré. Il est aussi particulièrement révélateur du virage musical que le groupe opéra avant le clap de fin de L.A. Woman.

Morrison Hotel :

C’est lors d’une promenade dans les rues de Los Angeles que Ray Manzarek et sa femme Dorothy tombèrent par le plus grand hasard sur ce qui allait devenir la pochette du prochain LP des Doors. L’hôtel se situait au 1246 South Hope Street, Downtown L.A., entre Chinatown et Vernon. Le 17 décembre 1969, le groupe accompagné du photographe Henry Diltz, organisèrent une séance shooting dans les rues de la Cité des Anges. Avant de se retrouver aux alentours de quinze heures devant le lieu fraîchement découvert par l’organiste. Lorsqu’ils investirent les lieux et demandèrent au jeune réceptionniste s’ils pouvaient se faire prendre en photo dans le hall, ils se firent poliment éconduire. Le propriétaire étant absent, l’autorisation ne peut être délivrée. Les Doors ressortent bredouilles mais décident tout de même de prendre quelques clichés devant l’établissement, le trottoir étant un espace public.

C’est alors que Diltz, face à l’hôtel et objectif au poing, aperçoit l’employé quitter son poste pour s’engouffrer dans l’ascenseur de service. L’occasion étant trop belle, il persuade le groupe de se précipiter à nouveau derrière la baie vitrée afin de prendre la photographie tant désirée. L’ironie du cliché montre la lumière allumée des étages de l’ascenseur juste sous le ‘SON’ de ‘MORRISON’ ainsi que juste en dessous… l’ombre de Henry Diltz dans le reflet de la vitre (entouré sur la photo ci-dessous). C’est cette photographie intégrant ces deux détails particuliers qui sera par la suite choisie pour être la pochette de Morrison Hotel. L’hôtel en question, qui avait ouvert ses portes en 1914 n’existe plus désormais.

Voici la localisation exacte du Morrison Hotel dans L.A. ainsi que l'état actuel du bâtiment.

Hard Rock Café :

Après la séance photo éclair qui ne dura pas plus de cinq minutes, la bande décida de se remettre de ses émotions autour d’un rafraichissement. Morrison avait l’habitude de se rendre dans un bar à quelques rues seulement, le ‘Hard Rock Café’à l’angle de Wall Street et East 5th Street. Un lieu, comme en témoignent les photos, peu fréquenté par la jeunesse mais par une toute autre génération et une clientèle bien ciblée. Les Doors seront immortalisés autour d’une bière et accompagnés d’un public hétéroclite qui se prêtera volontiers au jeu du shooting photo dont un client en particulier (voir plus bas). La photo intérieure de l’album les montre, accoudés au bar, face à l’objectif. Un an après la sortie de Morrison Hotel, le 14 juin 1971, deux américains Peter Morton et Isaac Tigrett ouvraient dans Picadilly à Londres, le premier restaurant thématique de ce qui allait devenir la chaîne de restauration ‘Hard Rock Café’. La couverture verso de l’album des Doors leur inspira le nom de leur établissement.

C'est désormais une supérette de quartier. La seconde photo incruste la photo de la pochette sur le lieu actuel.

Les avis de la presse à l’époque :

« Ce n'est pas à un tournant de leur musique que nous convient les Doors, pas plus qu'à une nouvelle aventure, plutôt à un retour, avec les acquis d'une carrière qui se prolonge, au monde du blues, du rock, au martèlement qui balance, revivifie les harmonies, suscite une chaude ivresse, sans cela renier l'étrange (Waiting For The Sun). La voix de Jim Morrison, elle aussi, se reconvertit pour soutenir le train d'enfer de la rythmique, sur des thèmes comme Roadhouse Blues. L'alternance de morceaux heurtés, fortement rythmés, et de balades (Blue Sunday) donne une impression de traditionnel qui s'estompe vite dans l'explosion du tempo. La "machinerie" revivaliste tourne avec une fascinante monotonie ; le rythme lancinant crée une force incantatoire irrésistible (Maggie McGill). Les thèmes sont pris dans l'héritage bluesy ou folk. C'est un retour à l'harmonica, aux chemins des pionniers (You Make Me Real). On sent toujours le besoin du retour à ce qui est le berceau d'une histoire musicale anglo-saxons : la musique noire Maggie McGill est peut-être le morceau le plus réussi ; on y retrouve le "son Doors", en même temps que cette matière incantatoire que j'évoquais plus haut, sur laquelle la voix de Morrison, heurtée et lancinante, rocailleuse et monocorde vient s'imprimer. Ce n'est peut-être pas un disque qui innove, formulant des propositions nouvelles, mais sa forme et sa cohérence séduisent. Ce disque fleure le parfum du "Hard Rock Cafe". »

Paul Alessandrini, Rock & Folk, avril 1970.

« Morrison Hotel s'ouvre avec un puissant souffle de funk cru appelé Roadhouse Blues. Il comporte un piano barrelhouse déchiré, une guitare féroce, et le chant convaincant et rauque de Jim Morrison. Ce hard rock tellurique est celui dans lequel les Doors ont toujours excellé et cette piste est l'une de leurs meilleures, avec des paroles qui sonnent terriblement vrai: « I woke up this morning & got myself a beer/The future’s uncertain & the end is always near.». 

Cependant, le feu d’artifice se change vite en pétard mouillé. C'est vraiment dommage, parce que d'une façon ou d'une autre on avait des attentes élevées pour cet album et on a tant voulu croire qu'il serait bon que l'on hésitait à l’écouter à sa sortie. La musique se perd dans le genre d'amour rococo et machinal, les arrangements stéréotypés de rock qui ont marqué tellement la musique passée des Doors. Blue Sunday et Indian Summer sont deux autres morceaux insipides dans le style crooner « Hoagy Carmichael » le plus insupportable de Morrison. Maggie M'Gill est une progression monotone dans la veine de (mais pas aussi intéressant que) Not To Touch The Earth et You Make Me Real est une poussée thyroïdienne d'énergie manufacturée digne de mille groupes médiocres. Cela aurait pu être un bon album mais la vérité inévitable - et cela semble être un problème insurmontable pour les Doors - est que ce qui le constitue est de la même trempe éculée que tous leurs autres albums. Il est impossible de le juger en dehors du contexte du reste de leur travail. Mais nous avons tous été là auparavant, au pied du mur, même si le lac de leur créativité semble se tarir petit à petit. Peut-être, s'ils se recombinent dans un groupe différent, la promesse brillante du premier album des Doors et de sa grandeur trop sporadique pourra se renouveler, mais pour l'instant Morrison Hotel ne peut être conseillé qu’aux fans avertis. »

                                                                                                                                                             Lester Bangs, Rolling Stone, avril 1970.

Anec-doses :
- Les morceaux Waiting For The Sun et Indian Summer sont des enregistrements issus de sessions antérieures à Morrison Hotel. Le premier datait de l’album du même nom paru en 1968. Le deuxième, plus ancien encore, fut repêché des bandes de The Doors remontant  à 1966. C’était une chute qui faisait initialement partie de The End, les deux morceaux ayant des similitudes non dissimulées et la voix de Morrison n’étant pas la même qu’en 1969.
- Les deux faces du disque vinyle portent chacune un titre bien précis. La première (de Roadhouse Blues à Ship of Fools) se nomme ‘Hard Rock Café’, les morceaux ayant une tonalité plus heavy. La deuxième face (de Land Ho! à Maggie McGill) plus intimiste et feutrée est intitulée logiquement ‘Morrison Hotel’.
- Jim Morrison viva, de ses débuts avec les Doors jusqu’à ses derniers jours à Paris, une romance mouvementée avec Pamela Courson. Tous deux avaient une nette tendance à la consommation de drogues en tous genres et à la recherche permanente d’une destruction de l’ego. Ils étaient en tous points semblables, dans leurs personnalités comme dans leurs excès. C’est elle qui, par l’intermédiaire de son ami le Comte de Breteuil, initia Jim à l’héroïne. Héroïne qui lui sera fatale la nuit du 3 juillet 1971. Durant les sessions de Morrison Hotel les deux tourtereaux eurent une violente altercation après que Pamela ait bu la bouteille de bourbon de Jim sans en laisser une goutte. L’ingénieur du son Bruce Botnick se souvient de deux furies hystériques, hurlant et pleurant à la fois, Jim secouant Pam dans tous les sens. Cette dernière se défendant de son forfait en clamant l’avoir fait pour que son bien aimé arrête de boire. Quand Botnick apaise les tensions en disant qu’il est tard et qu’ils feraient mieux de rentrer, Jim acquiesce et les deux repartent main dans la main, l’air de rien.

Les morceaux The Spy, Indian Summer et Blue Sunday sur l'album parlent clairement de la relation qu’entretenait Jim avec sa muse.
- Le concert de Miami, qui avait entraîné un véritable désastre financier avec l’annulation d’une vingtaine de dates devant suivre, avait accouché d’une souris. Le procès qui s’ouvrit le 10 août 1970 et au cours duquel Morrison plaida non-coupable, vit seulement deux chefs d’accusation retenus contre lui : « outrage aux bonnes mœurs » et « exhibition indécente ». Il est condamné à huit mois de prison ferme et 500 dollars d’amende. Son avocat Max Fink parvient néanmoins à le libérer sous caution de 50.000 dollars. Il fut ordonné à recomparaître en novembre mais, à cette date, il s’était déjà envolé pour Paris où une sentence plus expéditive l’attendait.
- Henry Diltz, né en 1938 dans le Missouri, eut une carrière fructueuse de photographe dans le milieu du rock. Il immortalisa nombre de grands noms comme Neil Young, Michael Jackson, les Stones, McCartney, Zappa ou encore le Jefferson Airplane. Mais quand il était questionné sur son travail et sortait la liste des célébrités avec lesquelles il avait travaillé, c’est sur les Doors que les gens s’arrêtaient. Il raconte non sans humour : ‘Quand je sors que j’ai bossé avec les Eagles, Jackson Browne ou America, les gamins sont genre ‘hum okay’. Et dès que j’évoque Morrison Hotel : Waouh ! Hey les gars, ce mec a fait Morrison Hotel ! [rires]’. Voici quelques-unes de ses illustres représentations.
- Quelques mois après la sortie de leur dernier LP, Jimi Hendrix meurt à Londres d’une overdose, rapidement suivi par Janis Joplin quelques jours plus tard, retrouvée morte dans une chambre d’hôtel à Los Angeles. Jim Morrison avait l’habitude de plaisanter à ce sujet, en disant à qui voulait bien l’entendre lors de ses virées nocturnes : ‘Vous êtes en train de boire un coup avec le suivant’.

Sources:

www.thedoors.com/

Hopkins, Jerry; Sugerman, Danny (1980). No One Here Gets Out Alive. New York: Warner Books. ISBN 978-0-446-97133-1.

Manzarek, Ray (1998). Light My Fire: My Life With the Doors. New York: Putnam. ISBN 978-0-399-14399-1.

Densmore, John. Riders on the Storm: My Life with Jim Morrison and the Doors. Delacorte Press, 1990-8-1. ISBN 978-0-385-30033-9

Morrison Hotel at Discogs

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