Beggars Banquet

Souvent considéré à juste titre comme l’élément déclencheur du renouveau des Stones, Beggars Banquet est au groupe ce que Sgt. Pepper’s fut aux Beatles. Justement, leur dernier LP Their Satanic Majesties Request s’était vu estampillé pâle copie de son illustre aîné, et les Rolling Stones avaient tant bien que mal tenté de surfer sur la vague psychédélique qui avait déferlé en 1967. Trop tard malheureusement. En décembre, date de sa sortie, le ‘Summer of Love’ était mort et enterré et la tendance n’était déjà plus aux couleurs multiples issues de quelques psychotropes hallucinogènes. Lâché par un Brian Jones complètement défoncé et à des années lumières du plancher des vaches, Jagger et Richards décident de prendre les rênes du groupe de façon définitive. Ils commencent par virer poliment Andrew Loog Oldham, leur producteur et manager, celui-là même qui avait façonné leur image de mauvais garçons. Mick et Keith ont peu goûté que ce dernier se sauve aux Etats-Unis alors qu’ils étaient en plein déboire avec la justice britannique suite à la fameuse descente de police aux Redlands. Allen Klein fera un gros coup en reprenant le management du groupe, avant de faire coup double dix-huit mois plus tard en signant les Beatles. Mais la vraie révolution s’avèrera être le choix judicieux de leur nouveau producteur en la personne de Jimmy Miller, fort de son travail avec Traffic, Spencer Davis Group ou le futur T-Rex. Ce dernier va, en partenariat avec les Glimmer Twins, façonné le son Stones qui deviendra leur marque de fabrique et les asseoir sur le toit du monde rock durant des décennies. Avec Beggars Banquet, les Rolling Stones démarrent leur âge d’or ponctué des plus grands albums de leur discographie (Let It Bleed, Sticky Fingers, Exile on Main Street…) et avec la séparation imminente des Beatles, voient enfin se libérer le trône de plus grand groupe planétaire qui leur échoit.

Unfit for Children :

L’hiver fut rude pour les Stones qui virent donc leur premier revers arrivé avec l’accueil mitigé que reçut Their Satanic Majesties Request. Le groupe s’était bien trop éloigné de leurs sentiers battus que constituent le blues et le rythm & blues. Lennon dira même ironiquement : « Les Stones font tout six mois après nous ». Charlie Watts profite du break temporaire pour s’adonner à ses passions. Il chine les antiquaires et peuple sa demeure familiale de pur-sang arabes, dans l’attente que sa femme Shirley donne naissance à leur premier enfant. Brian Jones, quant à lui, erre dans les limbes. Depuis ses démêlés avec la justice, il passe d’hôtel en hôtel, pris dans sa paranoïa que les hommes en bleu veulent sa peau. Mick et Marianne Faithful achètent le château de Stargroves et Jagger se découvre une fibre paternelle auprès de Nicholas, le fils qu’elle a eu avec John Dunbar.

Keith Richards et Anita Pallenberg ont eux trouvé refuge au Maroc, loin des péripéties judiciaires de Redlands, à l’hôtel Minzah de Tanger. Lové dans les volutes de haschich fourni par le tenancier Achmed, il replonge dans les racines du blues. Les disques de Robert Johnson, Muddy Waters, Big Joe Williams et Leadbelly, qui n’avaient plus tourné depuis l’époque d’Edith Grove des années auparavant, retrouvent une clarté révélatrice aux oreilles de Keith. Le blues est la voie à suivre, à reprendre, à retravailler. Le retour aux sources. C’est le tournant décisif de la carrière des Stones. Écumant les sonorités de ces vieux blues du Delta, il réalise que pour beaucoup d’entre eux, leur instrument est accordé de manière étrange. Le fameux « accord ouvert » menant à la « note bleue » du système musical pentatonique et de là au blues. Cette note si particulière qui exprime tristesse et nostalgie dans le blues afro-américain. Reprenant les bases même de l’apprentissage de son instrument, Keith décide de désaccorder la corde grave de sa guitare sèche pour en tirer du pouce une partie rythmique de piano simplifiée.

De retour dans sa maison de Redlands, sous les combles où il a aménagé une vraie salle de répétitions insonorisée, il tente de transposer à la guitare électrique les découvertes de Minzah. Ce qui fonctionne sur la guitare acoustique s’empêtre dans les graves de l’électrique. Keith, parce qu’il veut retrouver ce raclement aigu des vieux blues, a l’intuition d’enlever délibérément la sixième corde de sa Les Paul noire. Il vient d’inventer la guitare à cinq cordes. Cette trouvaille d’alchimiste va fortement contribuer au nouveau son que les Stones vont très vite adopter. Et leur offrir leurs plus grands morceaux.

Lorsque tout le monde se retrouve au studio Olympic, le 15 mars 1968, jamais ils n’ont été si longtemps depuis six ans sans jouer ensemble. Keith rameute ses troupes, branche son magnétophone Philips, et leur fait écouter ses trouvailles de Tanger sur sa guitare Gibson acoustique accordée en sol. Pendant trois nuits blanches consécutives, ils planchent sur cette suite d’accord répétitif qui deviendra Street Fighting Man (initialement nommé Everybody Pays Their Dues, un trésor pour les chasseurs de bootleg). Ce sera d’ailleurs le seul single tiré de l’album et paru uniquement sur le sol américain. Plusieurs morceaux dont Parachute Woman, Salt Of The Earth et Jig-Saw Puzzle sont travaillés dans les jours qui suivent. L’album se nommera Unfit for Children (Déconseillé aux enfants), le ton est donc donné pour la suite des opérations. C’est Keith qui l’a décidé et quand Keith décide, il est sage de fermer sa gueule.

 

Jumpin’ Jack Cash :

C’est au cours de ce prolifique mois de mars 1968 que va émerger l’un des titres les plus connus et emblématiques du répertoire Stonien. Et fait étonnant, il n’est le fruit ni de Mick ni de Keith mais du taciturne Bill Wyman, le bassiste. Arrivé à l’heure au studio, tout comme le très ponctuel Charlie Watts, ils passent le temps à attendre que Keith daigne bien émerger et que Mick s’extirpe des bras de Marianne. Assis à un orgue Hammond, il égrène à répétition ces trois notes dièses dans la continuité de cette progression blues de la veille. Lorsque Keith déboule, il est aussitôt intrigué par la mélodie et s’empresse de lui trouver un riff sur sa Les Paul noire accordée en sol ouvert (la version finale sera gravée sur une Gibson Hummingbird accordée en ré ouvert) à laquelle il greffe sur la deuxième case son capodastre Johnson. Ils s’obstinent sur cette ébauche durant plusieurs heures avancées jusqu’à ce que Charlie soit appelé au milieu de la nuit auprès de sa femme qui vient d’accoucher de Seraphina. C’est sa date de naissance du 18 mars qui permet d’affirmer précisément la datation de cette première maquette. Le diamant sera taillé, arrangé, poli mais sans fioritures. C’est dans l’esprit de la nouvelle direction. Brian Jones, absent, se voit cantonné aux simples maracas.

La marque neuve du son Miller est immédiatement saisissable. Plusieurs pistes de guitares toutes tenues par Keith, sont superposées dans la version définitive. La basse est mise en avant (une fois encore tenue par Richards et non Wyman) et la batterie, qui n’est plus enregistrée à la manière jazz mais sur quatre des huit pistes disponibles avec micros séparés, éclate sur toute la surface. La voix de Jagger, dédoublée par lui-même à l’octave, est développée sur plusieurs niveaux. La partie de piano de Nicky Hopkins est réintroduite à la fin du morceau et amorce un prolongement. Il n’est plus question ici de bidouillages électroniques et de trucages philarmoniques. Le baroque d’antan a laissé place à un rock pur et brut.

Les paroles de la chanson et le titre viennent au Glimmer Twins après une nuit à Redlands. Réveillés au petit matin par un tapage assourdissant au rez-de-chaussée, Keith répond à un Mick interloqué qu’il s’agit de son jardinier, Jack Dyer. « Oh, that’s Jack ! Jumpin’ Jack » ce à quoi Mick rajoute Flash. Le reste du morceau trouve son inspiration dans un poème de William Blake ’The Mental Traveller‘ que Marianne lui a fait découvrir et rédigé dans un non-sens lyrique à faire pâlir John Lennon.

Le 45 tours avec Child Of The Moon (aussi signé Bill Wyman) en face B sort le 24 mai et grimpe très vite au sommet des charts. Il signe le retour en état de grâce pour les Stones et annonce la couleur de leur prochain LP à venir.

 

One + One :

Les Beatles avec le film Magical Mystery Tour (diffusé en décembre 1967) avaient ouvert de nouveaux horizons et capitalisé d’immenses bénéfices. L’idée trotte depuis un bout de temps dans la tête de Mick lorsqu’un courrier de Jean-Luc Godard parvient au 46 Maddox Street, les locaux des Stones. Il leur fait part de son envie de les filmer en studio en plein travail, en plein enregistrement. Anita Pallenberg, qui a travaillé avec Schlöndorff et Pasolini, les convainc d’accepter. Ce qui entérine leur décision est sans nul doute que Godard a travaillé avec Brigitte Bardot (la scène de nu dans Le Mépris avec Michel Piccoli), et le monde entier voue un culte religieux à B.B. Les Stones ont déjà bouclé leur disque et ont du temps devant eux. L’occasion est trop belle.

Le 4 juin, les électriciens, preneurs de son, ainsi que deux caméras menées par Godard himself prennent place dans le vieux studio Olympic. Les Stones ont le vent en poupe et viennent d’amorcer la meilleure phase créative de leur carrière. Ils ne peinent pas à fournir au réalisateur français ce pourquoi il a traversé la Manche. D’autant que ce dernier fonctionne sans script, le film s’ébauche au fur et à mesure, ce qui convient parfaitement à Keith qui retrouve ici sa méthode de travail. Le premier titre de travail de la chanson qui prend vie sous les caméras est The Devil Is My Name. Mais il y a ce roman de Boulgakov qui vient d’être traduit The Master And Margarita dont l’incipit est ‘Please Allow Me To Introduce Myself’ qui deviendra ‘Let Me Please Introduce Myself’.

Le film s’ouvre sur Jagger, Richards et Jones, à la guitare sèche, dans le dédale de cloisons qui jalonnent l’immense pièce principale du studio. Nicky Hopkins est au piano, Bill Wyman assis avec sa basse et Charlie Watts logé lui et sa batterie dans un box isolant. L’ossature de la chanson prend alors vie tout au long du projet cinématographique. Le prochain LP Beggars Banquet est fini et doit sortir en septembre alors les Stones, Mick et Keith en tête, ont à cœur de montrer ce que sont les Rolling Stones en pleine création. Ce qui en ressort est la définitive stature de Keith Richards qui s’impose comme le vrai patron depuis l’affaire Redlands. La musique des Rolling Stones, c’est Keith Richards. Tous les musiciens tiennent leur rang et ils décomposent tout exprès durant cette semaine de réalisation. Mais la décomposition la plus choquante est celle qui a opéré chez Brian Jones. L’ange blond ressemble désormais à un farfadet tout droit sorti d’un conte des frères Grimm. Le guitariste, cérébralement stratosphérisé, se voit au début du film même donner des cours de guitare par… Mick Jagger. Brian est là sans l’être vraiment, il fait acte d’absence. Relégué dans un box, sa guitare n’est même pas branchée, il joue à vide, inaudible. Les autres passent à côté sans même lui prêter attention. Il ne fait déjà plus partie du groupe même s’il est pourtant encore capable de coup d’éclat comme son jeu de guitare slide sur No Expectations qui relève du génie ou l’harmonica qu’il tient sur Parachute Woman ou Dear Doctor. Brian sera seulement crédité pour les chœurs de Sympathy For The Devil au même titre que Marianne Faithfull et Anita Pallenberg.

La chanson est vite devenue incontournable dans la setlist des Stones et fait durablement partie de leur patrimoine intemporel. Elle fut aussi responsable de la réputation sulfureuse du groupe qui n’était déjà plus à faire, leurs détracteurs les accusant de satanisme et de procéder à des sabbats démoniaques. La venue de Godard et de ses caméras (qui repartiront le 10 juin et ne seront restés en tout et pour tout que 4 jours) auront eu le mérite de pousser les Stones au paroxysme de leur talent et de les voir pondre ce qui finalement sera le morceau d’ouverture de Beggars Banquet. La première du film One Plus One aura lieu quant à elle le 29 novembre à Londres.

 

Le gueuleton des zonards :

Le 7 juin 1968, en plein travail avec Jean-Luc Godard sur Sympathy For The Devil, le groupe part l’après-midi au château de Sarum Chase à Hampstead, dans la banlieue londonienne. C’est un manoir de style Tudor construit en 1932 par le neveu du futur propriétaire, l’artiste Frank Salisbury. Devant l’objectif du photographe Michael Joseph, les Stones se laissent aller à jouer au cricket et à gambader dans les prés environnant, l'idée étant de pondre une pochette d'album. Mais c’est la fameuse orgie rabelaisienne figurant à l’intérieur du double vinyle qui marquera les esprits. Grandeur et décadence d’une bande de mauvais garçons festoyant sans retenue dans ce décor victorien.

Le manoir apparait brièvement dans le film-live Les 101 Dalmatiens de 1996 avec Glenn Close. C’est désormais une propriété privée.

La pochette de l’album doit initialement être l’œuvre d’artistes de Los Angeles, Tom Wilkes, Michael Vosse et Barry Feinstein. Ce dernier a notamment été le photographe de pochettes légendaires (voir ci-dessous).

La photographie fut prise dans les toilettes d’un garage Porsche entre Hollywood Boulevard et Cahuenga Boulevard (voir ci-dessous). La preuve infaillible est la marque ‘CHAMPION’ qui est visible derrière la lunette des toilettes. Les graffitis furent rajoutés au stylo par Mick et Keith.

Mais la pochette fut refusée catégoriquement par Decca Records en Angleterre et London Records aux States, sous prétexte de choquer les bonnes mœurs. S’en suivit un véritable bras de fer entre le groupe et les deux maisons de disque, chaque partie campant ses positions. Beggars Banquet devait paraître durant l’été et cet imbroglio repoussa la sortie de plusieurs mois pour finalement atteindre la fin de l’année. Lassé par cette affaire, Mick finira par abandonner et la pochette finale ne sera qu’une sombre carte d’invitation blanche avec la mention suivante au bas : RSVP (Répondez, s’il vous plait, en français dans le texte). Ironie du sort, les Stones qui voulaient se démarquer des Beatles suite à leur précédent album, verront cette sobre pochette sortir un mois après l’album blanc. C’est seulement lors de la réédition CD en 1984 que la pochette originale reverra le jour de façon définitive. Les Stones auront l’occasion de se venger dans les années qui suivirent, notamment avec la pochette provocatrice de Sticky Fingers (23 avril 1971) mais aussi avec cette compilation de leur première époque Stone Age (6 mars 1971) qui n’est pas sans rappeler ce que devait être Beggars Banquet.

Le lancement de l’album eut lieu à l’hôtel Kensington Gore de Londres le 5 décembre. Dans la suite Elizabeth, en présence de la presse et d’invités de marque (Lord Harlech futur ambassadeur à Washington, Les Perrin...), le repas se finit en une bataille de tarte à la crème historique qui n’épargna personne. La légende veut que Brian Jones, plein d’amertume, s’empressa d’entarter Mick d’une façon si violente que l’assistance en resta pantoise.

 

Ce qu’en disait la presse :

« Les Stones ont abandonné l'expérimentation psychédélique pour revenir à leurs racines de blues sur ce célèbre album, qui a été immédiatement acclamé comme l'une de leurs réalisations marquantes. Une forte saveur de Delta blues acoustique sur beaucoup de morceaux, en particulier Salt of the Earth et No Expectations, qui présente un beau travail de guitare slide. Le rock-and-roll de base n'a pas été oublié: "Street Fighting Man", un reflet de la turbulence politique de 1968, a été l'un de leurs singles les plus innovants avec Sympathy for the Devil. Les voix de Jagger, les rythmes africains, et les paroles explicitement sataniques, étaient une orientation claire et épique. Sur Stray Cat Blues, Jagger et le groupe ont commencé à explorer le genre décadent sexuel qui leur colle à la peau depuis leurs débuts. La morsure lyrique de la plupart du matériel assure la place de Beggars Banquet comme l'un des meilleurs disques de rock basé sur le blues de ces derniers temps. »
Jann Wenner, Rolling Stone, janvier 1969.

Anec-doses :

- Les Rolling Stones, poussés par l’envie de réaliser un show destiné à la télévision, organisèrent le Rock & Roll Circus le 11 décembre 1968. C’était l’occasion de réunir les plus grandes figures du Swinging London de la fin des années soixante. Répondirent présents Taj Mahal, Jethro Tull, Marianne Faithfull, The Who ainsi que The Dirty Mac, supergroupe formé de John Lennon, Eric Clapton et Mitch Mitchell (batteur du Jimi Hendrix Experience) et Keith Richards à la basse. Mais ce qui devait être un documentaire anthologique tourna vite au cauchemar. Le show débuta tôt dans la journée pour finir le lendemain à quatre heures du matin, les nombreux problèmes de tournage dont les caméras qui ne cessent de tomber en panne, retardant le programme. Les Stones qui devaient clôturer le spectacle jouèrent, à bout de force, devant un public fatigué et pressé de quitter les lieux. De plus, la prestation exceptionnelle des Who incita Jagger à avorter le projet, trouvant que celle de son groupe faisait trop pâle figure en comparaison. Les bandes du film restèrent durant des années dans la grange de Ian Stewart, l’homme à tout faire des Stones, jusqu’à ce qu’on les retrouve après sa mort, sous des bottes de foin. Allen Klein décida de ressortir le film en VHS en 1996. C’est aussi la dernière apparition publique de Brian Jones avec les Rolling Stones.

- C’est le dernier album sorti du vivant de Brian Jones, qui perdra la vie le 3 juillet 1969 se noyant dans sa piscine de Cotchford Farm, à l’âge de vingt-sept ans. Il avait néanmoins été viré sans ménagement des Rolling Stones, le groupe qu’il avait lui-même formé, le mois précédent. La dernière trace d’un enregistrement de Brian se retrouvera sur Let It Bleed, sorti en décembre 1969 où il joue des congas sur Midnight Rambler et de la harpe mécanique sur You Got The Silver.

Brian, malmené et en conflit avec Jagger et Richards depuis de nombreuses années déjà, avait vu Lennon lui tendre la main dès 1967. Le 8 juin, les Beatles travaillaient sur l’énigmatique You Know My Name (Look Up The Number) qui sera abandonné pour être repris des années plus tard et finir en face B de Let It Be. C’est lui qui tient le saxophone de fort belle manière sur le morceau.

En bas de gauche à droite, de haut en bas: Brian Jones, Donovan, Ringo Starr, John Lennon, Cilla Black, Paul McCartney et le groupe Moby Grape.

- Le 26 juillet 1968, Mick Jagger fête son vingt-cinquième anniversaire au club Vesuvio à Londres. Tout le gratin de la capitale est présent et la fête bat son plein, surtout que Beggars Banquet (qui doit normalement sortir le mois suivant) tourne en boucle sous les acclamations dithyrambiques du public. Quand Paul McCartney arrive à la soirée, il demande au DJ de passer l’acétate qu’il a apporté avec lui. Il s’agit du prochain 45 tours Hey Jude/Revolution des Beatles qui travaillent aux studios Abbey Road sur le futur White Album. Lorsque les baffles se mettent à crépiter les premières notes de Hey Jude jusqu’à son final orgasmique, toute l’assistance est conquise et un peu gênée à la fois. Les Beatles ont encore frappé un grand coup et Mick Jagger, vert de dépit, le sait mieux que quiconque.

- Jean-Luc Godard avait d’abord contacté les Beatles pour son projet cinématographique. Mais ces derniers refusèrent. Lors de son travail avec les Stones, la dernière nuit du 10 juin, un incendie se déclara dans le studio Olympic. Les lampes à arc qu’il utilisait mirent le feu au fond plafond isolé de la pièce et tout le monde dut évacuer en catastrophe. L’orgue Hammond et de nombreux amplis furent perdus mais on sauva les guitares. Bill Wyman et Jimmy Miller eurent le réflexe de sauver les bandes.

- Lors de l’escapade marocaine de Keith et sa redécouverte du blues, ce dernier se souvint de sa première rencontre avec Robert Johnson, par l’intermédiaire de Brian Jones: «La première fois que j’ai entendu ça, j’ai dit à Brian : Qui c’est ? – Robert Johnson. J’ai dit : Mais l’autre type qui joue avec lui ? Parce que j’entendais deux guitares et ça m’a pris un sacré temps avant de comprendre qu’il faisait tout, tout seul : ce type devait avoir trois cerveaux.»

- Le contenu lyrique de Beggars Banquet vaut lui aussi son pesant de cacahouètes. Les Stones affirment leur côté provocateur qu’ils ne lâcheront plus dans leurs futures compositions. Le sexe n’est plus implicitement abordé mais clairement évoqué. Dans Parachute Woman, Mick chante qu’il se ferait bien chevaucher (‘Land on me tonight’) ou se verrait bien encore accorder une petite gâterie (‘Will you blow me out ?’) alors que dans Stray Cat Blues il évoque ses ébats avec une fille tout juste adolescente (‘I can see that you’re fifteen years old’) dans les moindres détail ('I bet your mama don't know you scream like that/I'll bet she never saw you scratch my back')

Le nouveau statut public de Mick Jagger, suite à son procès de l’année précédente, le pousse à se révolter contre l’establishment et l’ordre établi dans ses textes. Dans Sympathy For The Devil, il grogne contre les flics (‘Just as every cop is a criminal/And all the sinners Saints’) et dans Jig-Saw Puzzle contre la fatalité des rouages de la justice ('Oh the singer, he looks angry/At being thrown to the lions’). Mais c’est Street Fighting Man qui est le plus intéressant. Alors que la colère sociale gronde à travers le monde, que Martin Luther King organise sa marche des pauvres aux Etats-Unis (‘Everywhere I hear the sound of marching charging feet, boy’) avant d’être flingué le 4 avril et que les barricades barrent les rues de Paris, le morceau se veut un écho de l’air du temps, même si à Londres tout est plutôt calme ('Because this sleepy London Town/There's just no place for a street fightin' man’). Il assume que son statut de musicien est sa seule légitimité (‘Well then what can a poor boy do/Except to sing for a rock and roll band’). Le morceau se veut surtout être une réponse non dissimulée au pacifique Revolution des Beatles où ces derniers chantent ne pas trop comprendre l’intérêt de la chose quand les Stones cherchent à violemment jeter de l’huile sur le feu en poussant l’auditeur à la rébellion.

Le côté prolo est de même fortement abordé tout au long de l’album avec des morceaux comme Factory Girl où Mick chante qu’il attend sa copine à sa sortie de l’usine ('Waiting for a girl she has no money anywhere’) ou dans No Expectations où il se plaint d’être complètement fauché (‘Once I was a rich man/Now I am so poor’). Dans le vieux blues du Reverend Wilkins Prodigal Son, le protagoniste se voit jeter sur les routes ('Well a poor boy took his father's bread and started down the road/Started down the road ') avant de connaître la faim, sans un sou en poche (‘Well poor boy spent all he had, famine swept the land/Famine swept the land’). Enfin dans le morceau clôturant le LP Salt Of The Earth, Keith invite tout le monde à lever son verre à la santé des travailleurs ('Raise your glass to hard-working people').

Sources :

www.rollingstones.com

Andrew Loog Oldham, Rollin Stoned, Flammarion, 2006

Keith Richards, James Fox, Life, Points, 2010

Christopher Andersen, Mick Sex and Rock’n’Roll, JC Lattès, 2012

Bill Wyman, Rolling With The Stones, Dorling Kindersley Publishing, 2002

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