The Beatles - Rain

Le titre Rain des Beatles est tragiquement sous-estimé voire méconnu de leur répertoire mais demeure extrêmement important dans la carrière du groupe. Il incarne avec le recul nécessaire ce moment pivot dans l’évolution musicale des Fab Four et le virage amorcé en douceur avec Rubber Soul (3 décembre 1965) sorti quelques mois plus tôt. Surtout il donne quelques indices notoires sur la future trajectoire du quatuor qui se replie de plus en plus dans les studios 2 et 3 d’EMI pour fuir les tournées harassantes.

Le début de l’année 1966 coïncide avec une période de créativité explosive pour les Beatles, passant des ambassadeurs de la British Invasion portée par la Beatlemania à une force culturelle indiscutable et indiscutée, s’appuyant sur de nouvelles influences musicales, libertés artistiques et un état d’esprit clairement débridé par la prise de drogues.

De tous ces facteurs naquit la chanson Rain, composition estampillée Lennon/McCartney mais majoritairement issu des bagages du premier cité. Le 6 avril 1966, les Beatles sont de retour à Abbey Road après une pause de plusieurs mois afin de travailler sur ce qui deviendra Revolver (5 août 1966). Le 14 avril, après avoir bouclé Paperback Writer, il se penche sur la nouvelle œuvre de John. Ils gravent alors cinq pistes rythmiques avec John sur une Gretsh Nashville 1965, George une Gibson SG 1964, Ringo sur sa fameuse batterie Ludwig et Paul jouant de la basse Rickenbaker 4001S. Si tous les quatre sont comme bien souvent à l’unisson, la plus forte impression revient à la contribution de Ringo Starr qui a souvent déclaré par la suite qu’elle était sa « performance la plus inspirée de tous les disques des Beatles ». Ce qui en dit long.

Après que la musique soit enregistrée, John s’attaqua aux parties vocales. Mais le morceau n’était pas pour autant achevé. Le groupe retourna aux studios deux jours plus tard, le 16 avril, et passa 11 heures à façonner la chanson pour le résultat qu’on connaît. Durant cette session marathon, de nombreuses parties furent ajoutées, comme les harmonies transcendantes de John, Paul et George, et Ringo jouant du tambourin. Les choeurs démarrent à 0:33.

Mais Paul, mécontent de sa ligne de basse, voulait remplacer celle jouée deux jours plus tôt. En effet, lui et John s’étaient déjà plaints volontiers auprès des ingénieurs EMI que la basse sur les enregistrements des Beatles faisaient bien pâle figure comparée aux disques R&B et Soul de Stax ou Motown qu’ils affectionnaient tant.

Les Beatles avaient déjà atteint ce point de leur carrière où ils obtenaient à peu près tout ce qu’ils demandaient. Le jeune et talentueux ingénieur du son Geoff Emerick trouva la parade à l’aide d’un tout nouvel équipement inventé par le département de maintenance d’EMI. ATOC (Automatic Transcient Overload Control) sert à augmenter de façon disproportionnée le volume au moment du mixage. La technique déjà utilisée pour Paperback Writer quelques jours auparavant, fut réitérée sur Rain, faisant du futur double 45T une production au volume sonore beaucoup plus élevé que les disques de l’époque.

Automatic Transient Overload Control

Les parties vocales sont quant à elles passées au travers d’un autre équipement dernier cri: l’ADT (Automatic Double Tracking). Un effet sonore permettant de doubler la voix et qui sera par la suite renommé ‘flanger’. A noter que l’engin sera beaucoup utilisé sur Revolver, notamment par Lennon qui pouvait ainsi noyer sa voix, lui qui ne l'appréciait guère. Ce qui amènera certains titres comme I’m Only Sleeping ou She Said, She Said à sonner beaucoup plus fort sur l’album que les titres qui les précédent.

Automatic Double Tracking

Mais l’innovation la plus radicale est tellement subtile qu’elle n’est pas facilement identifiable à la première écoute. Pourtant elle deviendra par la suite un principe de base dans leurs techniques d’enregistrement. Une semaine plus tôt, leur œuvre la plus expérimentale (avec Revolution 9) était mise en boîte: Tomorrow Never Knows. Une pièce psychédélique avant-gardiste contenant de nombreux sons à l’envers, effets vocaux étranges et des tonnes d’autres éléments non habituels. C’est en travaillant sur ce titre que les garçons découvrirent qu’ils pouvaient jouer sur la vitesse des bandes, l’accélérant ou la réduisant à volonté. Ce procédé encore très peu utilisé sur les disques commerciaux leur ouvrait alors de nouveaux horizons d’enregistrement.

Pourtant, il avait déjà servi brièvement quelques mois plus tôt lors des sessions Rubber Soul. Sur le titre In My Life, George Martin avait alors augmenté de moitié la vitesse de son solo de piano le faisant presque sonner comme un clavecin baroque.

Mais sur Rain, ils poussèrent le procédé à son paroxysme. Ci-dessous, vous pouvez écouter la première version de Rain à vitesse réelle.

Enfin, la version finale que nous connaissons est celle-ci.

Cette différence détonante est donc le résultat des bandes qui ont été ralenti lui conférant cette qualité surréaliste et saturée comme si le groupe jouait un tempo plus lent. Mais les Beatles ne s’arrêtèrent pas à ce seul ajustement. La voix de John fut elle aussi manipulée mais dans la direction opposée. Il chanta sa partie pendant que la bande était légèrement ralentie ce qui fit sonner sa voix plus haute et rapide au moment de jouer la bande à vitesse normale. La différence est si subtile que les oreilles les moins avisées n’auront rien perçu. Mais au final, c’est ce qui donne au morceau son atmosphère si spéciale.

Ils incorporeront par la suite cet effet, appelé ‘varispeed’, à outrance sur Revolver, Sgt. Pepper’s ou Magical Mystery Tour. On peut l’entendre bien plus distinctement sur Strawberry Fields Forever où la voix de Lennon n’est clairement pas habituelle.

Le plus grand pas en avant introduit avec Rain se situe ironiquement en arrière-plan. Il y a toujours eu débat sur qui trouva le premier l’idée des bandes inversées entre George Martin et John Lennon. Pour ce dernier, la découverte jaillit comme bien souvent d’un heureux hasard. Comme il le raconta en 1980 à Playboy, c’est la veille de la deuxième session (c.a.d. le 15 avril), de retour chez lui à Kenwood, qu’il entreprit de récouter comme à son habitude le travail du jour. Vraisemblablement défoncé à la marijuana, il enclenche accidentellement à l’envers la bande sur son magnétophone. Le charabia qui en sort le stupéfia tant qu’il crut d’abord avoir inversé la cassette avec quelque enregistrement arabe.

Lorsque les bandes sont remises dans le bon sens, on reconnaît aisément le premier couplet. La partie inversée a simplement été ajoutée par dessus la fin du morceau. Un effet simple mais efficace qui offre une toute autre qualité à la chanson.

Les paroles inversées de Lennon furent source de nombreux débats et spéculations quant à la nature du propos. Bien des années avant que des groupes heavy-metal comme Venom ou Slayer se virent accusés de messages sataniques subliminaux dans leurs disques, Rain amena lui aussi son lot de curieux. Sur un pressage japonais ultérieur, le verso contenait les paroles des chansons dans les deux langues. Le décryptage est… plutôt marrant.

Stare it down and Nouriah, What comes near you, Ra...in...

Même si l’usage des bande à l’envers fut sans doute expérimenté en premier lieu durant les sessions de Tomorrow Never Knows (initialement intitulé The Void) des 6 et 7 avril, Rain sera le premier des deux commercialisé le 30 mai. Cette technique se retrouvera sur d’autres titres de Revolver comme I’m Only Sleeping. Elle deviendra bientôt un gimmick récurrent dans le rock psychédélique puis progressif: Jimi Hendrix sur Castles Made of Sand (1967), Stephen Stills sur Pre-Road Downs (1969) ou encore Yes avec Roundabout (1972).

Pour ce qui est du contenu lyrique, hormis les bandes vocales inversées qui ouvriront la porte à une cohorte de conspirationnistes y devinant plus tard les preuves de la mort de Paul, John semble en surface se moquer des gens qui se plaignent sans cesse du mauvais temps. Mais plus profondément, son indifférence notoire résulte de son état d’esprit transcendé par sa récente découverte du LSD. Les petits tracas du quotidien ne sont finalement que des soucis bien mineurs de la vie après mûre réflexion. Il est indéniable que les nouvelles expériences sensorielles de Lennon lui ont ouvert les yeux sur la voie à suivre. Déjà quelques mois auparavant sur The Word (Rubber Soul, 1965), il clamait « I’m here to show everybody the light » (Je suis ici pour montrer à tous le chemin). Sur Rain, son rôle de porte-parole et de leader populaire semble s’affirmer avec des déclarations comme « I can show you » (Je peux vous montrer) ou « Can you hear me ? » (Vous m’entendez ?) C’est aussi un des premiers morceaux à s’éloigner drastiquement de la thématique amourette et relationnelle qui constituaient le sujet principal des compositions des Beatles. A la place, nous nous retrouvons avec des chansons sur la routine de tous les jours comme la météo (Rain, Good Day Sunshine), le sommeil (I’m Only Sleeping), payer ses impôts (Taxman) ou aller chez le toubib (Doctor Robert).

Au-delà de tous ces éléments, Rain fut aussi novateur en devenant l’un des premiers essais de vidéo promotionnelle (ce qui deviendra le "clip" cher à MTV vingt ans plus tard) pour un single. Trois films seront tournés pour la chanson par le réalisateur Michael Lindsay-Hogg, qui s‘occupera deux ans après de ceux pour Hey Jude/Revolution. Deux en noir et blanc aux studios EMI. Un dernier dans les jardins de Chiswick House à Londres, avec celui de Paperback Writer. C’était un moyen détourné pour eux de promouvoir leurs nouveaux 45tours sans avoir à faire le tour des plateaux télé. Les deux clips sont diffusés le 5 juin 1966 au Ed Sullivan Show.

Même si Rain n’est pas le plus grand hit des Beatles, se retrouvant bien trop souvent au ban des compilations et autres coffrets d’anthologies en tout genre, il apparaît désormais comme un échantillon parfait du génie des Beatles en studio. Et annonce avec précision le son des futurs Revolver en août et surtout Sgt. Pepper’s (1er juin 1967) l’année suivante qui les confortera dans leur rôle d’ambassadeurs de la pop. Il ne faut pas oublier que tout ce travail fut achevé sur un enregistreur 4-pistes rudimentaire, à des années lumière de nos technologies digitales actuelles, ce qui rend l’effort d’autant plus remarquable. Tout comme les innovations constantes des ingénieurs d’EMI qui trouvaient sans cesse des solutions créatives avec des moyens limités. Surtout que les demandes des Fab Four se faisaient souvent extravagantes et farfelues ! Beaucoup de ces trouvailles d’avril 1966 seront utilisées durant des années et pas seulement par ses premiers utilisateurs, prouvant une fois de plus au passage, l’impact des Beatles sur la pop music.

Paroles :

If the Rain comes they run and hide their heads.
They might as Well be dead.
If the Rain comes, if the Rain comes.


When the sun shines they slip into the shade
(When the sun shines down.)
And drink their lemonade.
(When the sun shines down.)
When the sun shines, when the sun shines.


Rain, I Don’t mind.
Shine, the weather’s fine.


I can show you that when it starts to Rain,
(When the sun shines down.)
Everything’s
the same.
(When the sun shines down.)
I can show you, I can show you.


Rain, I Don’t mind.
Shine, the weather’s fine.


Can you hear me, that when it Rains and shines,
(When the sun shines down.)
It’s just a state of mind ?
(When the sun shines down.)
Can you hear me, can you hear me ?
If the Rain comes they run and hide their heads.

Les différentes pochettes de Paperback Writer/Rain :

Les compilations comprenant Rain :

Les reprises :

 

Petula Clark (1966)

The Sunshine Company (1967)

The London Jazz Four (1967)

Tomorrow’s Children (1967)

Steve Marcus (1968)

Formatia Coral (1969)

Hard Meat (1971)

Randy California (1972)

Todd Rundgren (1976)

Polyrock (1981)

Forgotten Rebels (1986)

Bim Skala Bim (1988)

Bongwater (1988)

Gregg Allman (1989)

Tater Totz (1989)

Chapterhouse (1990)

Shonen Knife (1991)

Popinjays (1992)

Immaculate Fools (1994)

Herman Brood & His Wild Romance (2000)

Ann Dyer (2000)

Noël Redding (2003)

Barbara Dickson (2006)

Wang Chung (2010)

The Jam (2010)

The Coverbeats (2010)

Langor (2011)

Cool Sensation (2012)

Sugar Candy Mountain (2015)

The Beat Bugs & Aloe Blacc (2016)

Sources :

https://www.thebeatles.com/

https://www.beatlesbible.com/

https://www.abbeyroad.com/

The Beatles – The Beatles Anthology (2000) Editions Seuil

Steve Turner – L’intégrale Beatles (1998) Pocket

Paul Trynka & Mojo – The Beatles, dix années qui ont secoué le monde (2013) Editions Tournon

Commentaires

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  • Heatwave (mercredi, 12. mai 2021 18:15)

    article interessant, que dire en effet de ringo sur ce morceau!!! un des meilleurs de sa carrière sans nul doute.

  • laeti (jeudi, 06. mai 2021 16:52)

    une préférence quand même pour paperback parce que c'est Paulo !!

  • Michou (lundi, 03. mai 2021 21:00)

    Il est revenu 😃

  • Sasuke Uchiwa (dimanche, 02. mai 2021 17:21)

    Sympa à lire un jour de pluie !!!

  • yerduA (dimanche, 02. mai 2021 13:02)

    ! elbayorcni tse'C

  • Baba cool au rhum (dimanche, 02. mai 2021 00:11)

    On attend la réponse des Stones maintenant 😆

  • Lady P. (samedi, 01. mai 2021 22:42)

    Yeeeeees ! J'adore cette chanson en plus ;)

  • Jean-Pierre (samedi, 01. mai 2021 20:36)

    Enfin du nouveau contenu ! Il s'est fait attendre..... Bravo !